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DANIEL BELL


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Daniel Bell




Daniel Bell , "la plus importante transformation de la société contemporaine, qui n'est toujours pas complètement réalisée d'ailleurs, réside dans l'accroissement
sans précédent de la codification du savoir théorique (...). La connaissance est depuis toujours à la base de la communication et également des progrès techniques. Cependant, la codification du savoir théorique est sans précédent, et son lien direct avec l'innovation, l'industrie et l'économie est nouveau dans l'histoire longue de l'humanité. Elle ne date véritablement que d'une centaine d'années. C'est fondamentalement le savoir théorique et ses avancées qui conduisent aujourd'hui le changement. Cette réalité est particulièrement évidente en biologie".


Daniel Bell : Sociologue américain né le 10 mai 1919 à New York (Etats-Unis). Actuellement professeur émérite à l'université de Harvard (faculté des Arts et Lettres). Ses nombreux livres et articles, notamment dans les revues The Public Interest, Fortune et The New Leader, en font une figure majeure de la sociologie américaine de l’après-guerre.


Daniel Bell, Beyond Liberal Democracy, Political Thinking for an East Asian Context
Sébastien Billioud

Perspectives chinoises n° 97, septembre-décembre 2006, page n°77


L’ouvrage présenté ici pourra être perçu comme provocant. Son auteur, Daniel A. Bell, cherche à montrer qu’il y a en Asie Orientale des alternatives moralement légitimes à une démocratie libérale de type occidental. Il est selon lui vital de prendre en compte le contexte culturel local quand on songe à diffuser les droits de l’homme, la démocratie ou le capitalisme.

Citoyen canadien, Professeur à l’université Tsinghua de Pékin, Daniel A. Bell se situe dans l’un des courants féconds de la philosophie contemporaine américaine, le communautarisme, né à la fin des années 1970 d’une réaction à la philosophie « libérale » de John Rawls. Avec d’autres, il a contribué à intéresser des philosophes de premier plan (Charles Taylor, Michael Walzer), issus de cette mouvance, à la tradition intellectuelle chinoise.

Méthodologiquement, Bell se positionne au croisement de la théorie et de la pratique. Penser le politique est pour lui aussi réfléchir à ses applications concrètes. Il adopte donc volontiers une approche pluridisciplinaire, nourrie par la philosophie, la science politique ou encore la sociologie.

Beyond Liberal Democracy est constitué d’un ensemble d’articles, pour partie déjà publiés auparavant. Le livre se compose de 12 chapitres, d’une bibliographie et d’un index. Après un premier chapitre introductif, trois parties traitent ensuite successivement des droits de l’homme (chapitres 2 à 4), de la démocratie (chapitres 5 à 8) et du capitalisme (chapitres 9 à 11). Un dernier chapitre original vise à clarifier un certain nombre de malentendus attribués par Bell à des réponses inadéquates données lors de diverses conférences.

Dans le premier d’une série de trois chapitres consacrés aux droits de l’homme, Bell utilise Mencius pour réfléchir à ce que peut être une guerre juste. La « théorie » du penseur chinois permettrait, plus peut-être que le droit humanitaire d’ingérence, de justifier des guerres quand une population civile est privée de moyens de subsistance. Elle minerait aussi les bases d’une justification de la guerre pour des raisons communautaires (au nom de la récupération de terres ancestrales, d’une communauté de langue ou de race, etc.).

Bell synthétise ensuite un certain nombre de débats qui ont pu avoir lieu sur les droits de l’homme et les valeurs en Asie: (a) le débat sur la possibilité ou non d’assigner une priorité à certains droits ; (b) le débat sur le fondement des droits de l’homme et sur la prise en compte des valeurs locales ; (c) la question du « pluralisme moral » et la possibilité de réduire ou d’étendre les droits de l’homme en Asie ; (d) la question de l’intérêt du dialogue interculturel sur les droits de l’homme, lequel resterait très faiblement opératoire.

Le chapitre 4 tire avant tout parti de l’expérience pratique des ONG travaillant dans le domaine des droits de l’homme. Bell examine quatre « défis éthiques » auxquels elles sont confrontées: conflit entre droits de l’homme et cultures locales ; question des droits économiques, sociaux et culturels ; compromis à accepter pour travailler avec des régimes autoritaires ; risques de perte d’indépendance associés aux campagnes de fundraising. Considérant que toute stratégie a un coût, c’est pour Bell le contexte, plus que de grands principes, qui doit en définitive déterminer les orientations à adopter. Dans les cas extrêmes de conflits entre « normes des droits de l’homme d’inspiration occidentale » et règles culturelles locales, il tend à privilégier ces dernières à partir du moment où celles-ci dérivent de valeurs dignes de respect.

Les chapitres 5 à 8 s’intéressent à la question de la démocratie. Une étude consacrée à l’éducation physique dans l’Antiquité permet à Bell d’avancer que sa valorisation en Grèce a donné naissance à une conception de la « citoyenneté active » qui demeure inenvisageable dans les sociétés confucéennes. Elle se heurterait, d’une part à une tradition ayant toujours plus valorisé la famille que la Cité et, d’autre part à une conception élitiste du politique.

Inspiré par la pensée de Huang Zongxi, Bell aborde dans le chapitre suivant la question de l’élitisme qu’il lie à la possibilité d’une démocratie d’inspiration confucéenne. Autrefois institutionnalisée par le système des examens, une méritocratie démocratiquement contrôlée serait encore aujourd’hui une solution pour la gestion de sociétés complexes. Dans un système bicaméral, la chambre haute pourrait devenir un Xianshiyuan, une assemblée de lettrés recrutés par concours, capables de plus de recul que leurs pairs de la chambre basse.

Dans le chapitre 7, Bell part de l’expérience de plusieurs pays asiatiques pour expliquer que la démocratie peut, dans certains cas, mettre en danger des minorités ethnoculturelles, notamment dans la mesure où les programmes de construction nationale sont souvent centrés sur la culture de la majorité. Sa promotion doit donc selon lui s’accompagner d’une prise en compte des risques qu’elle est susceptible d’induire en matière à la fois de cohésion sociale et de paix.

Le dernier chapitre de cette seconde partie consiste en un ensemble de réflexions de l’auteur sur une expérience d’enseignement de la théorie politique à Singapour. Deux éléments se superposent : une interrogation sur la prise en compte des différences culturelles dans une salle de classe et des considérations sur la finalité du processus éducatif dans la formation du citoyen. Ce dernier point est cependant très peu développé.

La dernière partie pose la question du bien-fondé du modèle capitaliste libéral en Asie orientale. Bell traite d’abord de l’influence du confucianisme sur la distribution de la richesse. Il insiste, à partir de textes de Confucius et de Mencius, sur la priorité s’imposant à tout bon gouvernement : résoudre d’abord les questions matérielles. Cela a pour corollaire, d’une part des restrictions sur le droit de propriété et, d’autre part, aujourd’hui encore, une conception particulière de ce droit qui, moins attaché à l’individu qu’à la famille, tendrait à protéger les plus faibles.

Bell tente ensuite d’identifier un type de capitalisme est-asiatique adapté à la période de globalisation actuelle, c’est-à-dire caractérisé à la fois par son efficience et par une contribution positive à des objectifs sociaux et politiques. Il le différencie du capitalisme anglo-saxon, ainsi que du modèle asiatique glorifié avant la crise des années 1990. Il explore plus particulièrement les aspects positifs d’un interventionnisme étatique fort en matière d’éducation et la contribution de mécanismes souvent informels et non étatiques à la politique de protection sociale. Enfin, il souligne qu’un tel capitalisme est-asiatique renforce également la cohésion d’une communauté et les liens affectifs entre ses membres.

En dernier lieu, l’auteur aborde la question des droits des travailleurs migrants à travers l’exemple des employés de maison (philippins et indonésiens à Hong Kong et Singapour, migrants dans les villes chinoises). Il explique comment la revendication d’une égalité formelle entre individus peut s’avérer contre-productive et pourquoi des lois non libérales, adossées à une éthique confucéenne, permettent en fin de compte de gérer des situations très difficiles de manière peut-être plus juste et harmonieuse.

En s’intéressant avant tout à des questions de valeurs et en se proposant de réfléchir sans dogmatisme à leurs implications pratiques, Bell a le mérite d’entrer dans un débat dont l’actualité devrait être de plus en plus vive au fur et à mesure qu’émergeront de nouvelles puissances comme la Chine ou l’Inde. Il trouve une heureuse formule qui résume bien le défi à venir en évoquant « la rencontre entre divers universalismes » (p. 328). Exprimer les choses ainsi, c’est, selon nous, à la fois reconnaître l’importance de la culture (pour définir des politiques publiques, mettre en œuvre des institutions etc.) et refuser d’entrer dans le champ des discours qui l’essentialiseraient pour mieux l’instrumentaliser. Enfin, et ce point est important, c’est aussi prendre acte que la diffusion des valeurs ne saurait fonctionner à sens unique et que la pensée chinoise a aujourd’hui autre chose à offrir que la production d’artefacts idéologiques. Ces éléments une fois avancés, les difficultés ne disparaissent pas : Bell, en effet, ne théorise que bien peu sa conception des universalismes et évoque avant tout la mise en œuvre, en Asie orientale, de politiques prenant en compte le contexte culturel local. Il s’expose dès lors à bien des procès d’intention.

Anticipant sans doute les polémiques auxquelles donnera naissance son recueil, il s’entoure de mille précautions pour avancer ses arguments. Il anticipe largement les objections, s’efforce de les désamorcer grâce à un discours sophistiqué, mesuré et bien informé et n’hésite pas à souligner de temps à autre la faiblesse d’idées qui vont dans le sens même des thèses qu’il défend. En bref, son propos, certes normatif, n’est nullement dogmatique et ses propositions, qu’on les accepte ou non, ouvrent des débats stimulants. Une autre force de cet ouvrage réside dans la présence d’une multitude d’exemples concrets et de scenarii illustrant les propositions plus théoriques. Nous restons toujours au plus près des choses. Maniant parfois l’humour, Bell émaille souvent son texte d’anecdotes personnelles vivantes, extraites de nombreuses années de vie dans un environnement asiatique. De son expérience vécue enfin, il tire aussi de nombreuses comparaisons fructueuses entre différents pays de la région.

Tous ces éléments une fois avancés, l’ouvrage nous amène néanmoins à poser un certain nombre de questions. Une première remarque porte sur les pans de la pensée chinoise que sollicite Bell, en premier lieu le confucianisme, et dans une moindre mesure le légisme. Les sources confucéennes auxquelles il se réfère sont principalement les grands classiques de l’Antiquité (Confucius, Mencius, Xunzi) plus, de temps à autre, une ou deux personnalités de périodes différentes comme Huang Zongxi (1610-1695). Nul ne songera à contester l’importance capitale de ces figures ou l’inspiration qu’elles peuvent encore nous offrir aujourd’hui. Cependant, la pensée chinoise n’a cessé de se reconfigurer au fil du temps. Au XX e siècle, le confucianisme rencontre la philosophie occidentale et des figures de premier plan émergent alors (Xu Fuguan, Tang Junyi, Mou Zongsan, bien d’autres encore). Aujourd’hui encore, les intellectuels inspirés par le confucianisme sont nombreux. Bell dialogue cependant très peu avec eux. N’est-ce pas paradoxal, pour un projet qui tente de réfléchir au monde actuel que de ne pas vraiment considérer tous ces contemporains qui ont pu se poser des questions proches ? C’est en tout cas prendre le risque de présenter au lecteur occidental une vision réductrice de la pensée chinoise et confucéenne. Sur des questions comme la démocratie, les intellectuels confucéens contemporains sont loin d’être tous sur la même ligne et il aurait été intéressant de permettre au lecteur de bien comprendre ce point plutôt que de souvent réifier l’opposition confucianisme / démocratie libérale d’inspiration occidentale.

Cela nous amène à formuler une seconde remarque. Pour mettre en lumière certaines valeurs centrales des sociétés d’Asie orientale actuelles, le livre se réfère à un confucianisme à géométrie variable. Il renvoie en effet parfois à des penseurs (le plus souvent de l’Antiquité), parfois à des pratiques politiques (par exemple le recrutement des fonctionnaires par concours qui est le produit d’une Chine impériale plus tardive), parfois à des « structures profondes de la culture chinoise » (pour reprendre l’expression de Li Zehou), c’est-à-dire à la cristallisation d’habitudes héritées du passé (sens de la hiérarchie, valorisation de la famille, attention portée aux anciens…). L’utilisation de ces différentes dimensions peut très bien se justifier, même s’il manquera peut-être quelques explications à un lecteur peu averti. Plus problématique est selon nous le fait que ces dimensions sont peu intégrées les unes aux autres dans le livre. Bell fait en effet volontiers appel à des sources philosophiques anciennes pour réfléchir aux sociétés actuelles en Asie Orientale, mais il prend peu en compte l’interaction dynamique entre idées et histoire (sociale, politique) pour analyser ce que sont réellement aujourd’hui les « valeurs centrales » des sociétés contemporaines.

La question de ces valeurs dites « centrales » (p. 335) soulève précisément une autre difficulté. En effet, les prendre pour foyer d’attention tend à gommer les tensions à l’œuvre, historiquement, dans l’expérience politique et l’univers intellectuel de chacune des sociétés observées. Le risque, une nouvelle fois, est de réifier les oppositions et, pour Bell, de rendre plus hasardeuse l’entreprise de synthèse qu’il se propose d’effectuer. Il oppose par exemple, même s’il le fait avec nuance, l’élitisme confucéen et les institutions démocratiques d’inspiration occidentale pour prôner en Chine une sorte de compromis entre les deux (élection démocratique d’une chambre basse, constitution d’une sorte d’assemblée de sages recrutés par concours et à même de prendre plus de recul). Le paradoxe est que, pour sortir d’une vision trop occidentale de la démocratie, il en vient lui-même à considérer celle-ci de façon assez restrictive, principalement à travers le prisme des institutions occidentales actuelles (et du vote). C’est là laisser dans l’ombre à la fois toutes les tensions internes à l’histoire de la démocratie et ses dimensions non directement institutionnelles. Opposé à une approche dogmatique de la démocratie, il prend le risque de s’enferrer dans une normativité simplement décalée, qui substituerait à un idéal-type occidental de la démocratie un autre idéal-type confucéen, valable dans un « contexte asiatique ». Les travaux de Pierre Rosanvallon, qui engagent à considérer la politique d’abord comme un espace d’expérience, ont montré les apories auxquelles peut se heurter une approche normative. Dans La Contre-démocratie, il examine les pratiques non institutionnelles de surveillance, d’empêchement ou de jugement qui, de plus en plus vivantes, innervent l’expérience démocratique et demandent désormais d’en redessiner les contours. Beaucoup de ces pratiques (actions d’autorités indépendantes, de médiateurs, d’agences de notation etc.) ont précisément pour ambition d’introduire le recul ou la sagesse dont pourraient faire preuve, pour Bell, les membres d’une haute assemblée recrutés par concours. P. Rosanvallon nous dit également d’elles qu’elles se retrouvent presque partout et en tout temps et qu’elles peuvent permettre de jeter les bases d’un comparatisme généralisé. Un questionnement sur le bien fondé d’un Xianshiyuan pourrait en réalité trouver sa place dans une réflexion sur la représentation en Chine sans que soient nécessairement ainsi opposés des archétypes confucéens et libéraux de démocratie.

Parfois problématique, Beyond Liberal Democracy n’en demeure pas moins un ouvrage intellectuellement stimulant et également intéressant, vu d’Europe, car il s’inscrit dans un grand mouvement de circulation des idées entre la Chine et l’Amérique du nord.


Par Armand Mattelart

" Un certain nombre de sociologues - Aron, Shils, Lipset et moi-même - furent amenés à voir les années 50 comme caractérisées par la fin de l’idéologie ". En 1960, Daniel Bell, lui aussi ex-sympathisant trotskiste, publie The End of Ideology. Entre 1965 et 1968, il préside la Commission sur l’an 2000 mise en place par l’American Academy of Arts and Sciences, au sein de laquelle il travaille au concept de
« société postindustrielle ».

Dans ces années 60, il devient légitime de penser qu’il existe des méthodes objectives pour explorer l’avenir. En 1973, Bell fait paraître The Coming of Post-Industrial Society, où il lie sa thèse antérieure de la fin de l’idéologie avec le concept de « société postindus-trielle ». Cette dernière, encore appelée « société de l’information » ou « du savoir », serait dépourvue d’idéologie.

Bell fait oeuvre de prévision. D’où le sous-titre de l’ouvrage : A Venture of Social Forecasting (une tentative de prévision sociale). Extrapolant des tendances (trends) structurelles observables aux Etats-Unis, il construit une société type idéale. Une société caractérisée par la montée en puissance d’élites dont le pouvoir réside dans la nouvelle « technologie intellectuelle » tournée vers la prise de décision, par la prééminence de la « communauté de la science », une « communauté charismatique », universaliste et désintéressée, « sans idéo-logie ». Une société hiérarchisée, régie par un Etat-providence, centralisateur et planificateur du changement (d’où l’insistance sur le rôle des méthodes de monitoring et d’assessment des mutations technologiques). Une société allergique à la pensée du réseau et au thème de la « démocratie participative », problématique que la télévision par câble a pourtant mise à l’ordre du jour aux Etats-Unis.



" Une des expressions-repères favorites de notre
temps note Daniel Bell en 1963 est celle de
société de masse, qui s'emploie aussi bien pour
exprimer l'aspect passif de l'existence que sa
mécanisation, ou que la disparition de critères de
jugement. Ces différents emplois du mot reflètent des
philosophies réactionnaires ou progressistes, car
l'expression, apparemment purement descriptive, est
en réalité lourde de toute une série de jugements
portés sur la société moderne"numilog

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