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ARTHUR SCHNITZLER


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"Dans le tragique, l'esprit humain, aussi loin qu'il descende, finit toujours par toucher le fond ; dans l'humour jamais."

"Il est bien à plaindre celui qui ne vit pas sa vie, mais son autobiographie."

"Il est tellement facile d'écrire ses souvenirs quand on a une mauvaise mémoire."



Ecrivain et critique, Arthur Schnitzler suit très tôt les traces de son père, grand médecin juif, et étudie la médecine et la psychiatrie à l'université de Vienne. Sigmund Freud devient l'un de ses amis et, sensible à sa plume, le pousse à écrire
En 1933, Goebbels organise des autodafés à Berlin et dans d'autres villes. Les ouvrages de l'artiste autrichien, comme ceux de nombreux intellectuels juifs, partent en fumée. Les oeuvres d'Arthur Schnitzler ont suscité beaucoup de controverses, principalement à cause de la description qu'il y fait de la sexualité. Il a, longtemps après sa mort, été qualifié de pornographe evene

Né à Vienne le 15 mai 1862
Décédé à Vienne le 21 octobre 1931

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Comme Maupassant, Schnitzler me semble sous-évalué. Plus précisément, on le reconnaît généralement comme un grand écrivain, mais on le cantonne au rayon des écrivains « psychologisants » ou « psychanalytiques »: quelque part entre Zweig, Maugham et Saki. Or malgré toute la sympathie qu'on peut éprouver pour ceux-ci, il me paraît évident que Schnitzler est d'une autre trempe littéraire : celle d'un Musil ou d'un Broch, pour rester en Autriche.

Certes, Schnitzler sait raconter la folie d'une façon particulièrement convaincante : l'hystérie (Mademoiselle Else) ou la paranoïa (L'appel des ténèbres) par exemple. Impossible de ne pas frissonner en lisant ces récits qui se penchent sur la folie aussi loin que peut le faire un homme sain. Schnitzler, je ne le nie pas, est un des grands écrivains de la folie, comme Poe, Maupassant, ou Dostoïevski.

Freud dans une lettre à Schnitzler : « Si je vous ai toujours évité, c'est par une sorte de crainte de rencontrer mon double. » Cette présentation de Schnitzler comme un « explorateur de l'âme humaine », on la connaît par coeur. Elle n'est pas fausse, mais elle est terriblement réductrice. Dans les années 1970, une telle citation était un véritable laissez-passer, un passeport pour la gloire : vous pensez, le double de Freud ! J'ai bien peur qu'aujourd'hui, et de plus en plus à l'avenir, cette citation ne fasse plus de tort que de bien à Schnitzler...

Der Weg ins Freie : littéralement, Le chemin à découvert ou Le chemin vers le plein air. Traduction de D. Auclères : Vienne au crépuscule. Flucht in die Finsternis : Fuite vers les ténèbres. Traduction de D. Auclères : L'appel des ténèbres. Spiel in Morgengrauen : Jeu au petit matin. Traduction : Les dernières cartes. Traumnovelle : La nouvelle du rêve, ou La nouvelle rêvée (c'est d'ailleurs le titre de la nouvelle édition). Edition de D. Auclères : Rien qu'un rêve. Mon commentaire : Dominique Auclères prend pas mal de liberté avec les titres de Schnitzler. On ne peut pas dire que ses titres français soient des contresens, ou qu'ils ne soient pas bien trouvés (sauf pour Vienne au crépuscule). Mais pourquoi diable inventer un autre titre alors que Schnitzler en a donné un ? Du coup, je me demande ce que vaut vraiment la traduction. Je ne suis pas compétent pour juger par moi-même, mais j'ai l'impression que les germanistes feraient bien de mettre un peu leur nez sur le problème. Schnitzler mériterait une nouvelle traduction. Je suis d'ailleurs étonné de voir un texte (Docteur Graelser) traduit par deux personnes différentes dans mon édition (Le livre de poche, Biblio).

Der Weg ins Freie : dans ce roman on suit les hésitations d'un jeune pianiste brillant et paresseux. Roman formidable où le héros est à la fois irrésistiblement sympathique et insupportable. A un moment du récit, le héros se remet à jouer du piano après avoir arrêté pendant longtemps : il a l'impression que pendant cette interruption, son jeu s'est amélioré de lui-même, de façon souterraine en quelque sorte. Cette observation, tout pianiste amateur l'aura déjà faite ; tout pianiste amateur sait aussi que cette observation est une illusion : le sentiment de facilité est totalement superficiel. Cela résume bien à mon sens le mensonge dont se nourrit le héros : il se contente de l'impression de facilité que lui donne sa vie. En filigrane, on sent le vide qui envahit cette vie, le vide de la solitude et de la futilité.

Je n'arrive pas vraiment à comprendre ce que pouvait être la vie à Vienne en 1900 : l'avant-gardisme, les audaces intellectuelles d'une part, et le déclin de l'Empire, l'anti-sémitisme montant d'autre part. Vienne est la ville des scandales : Kokoschka, Klimt, Schönberg, Freud, tout le monde y fait scandale. Schnitzler aussi, bien entendu. Mais quand on lit La Ronde, cette piècette un peu niaise, on n'arrive pas à comprendre ce qui a pu tellement choquer la société viennoise de l'époque. En 1900, à Paris, on lisait Les Fleurs du Mal dans une version non censurée ! De même le scandale du Lieutenant Gustl est incompréhensible : qu'est-ce qui pouvait donc gêner l'Armée autrichienne ? Que Gustl ne se batte pas en duel ? Qu'il ne suicide pas ? Je finis par me demander si Schnitzler aurait autant fait scandale s'il n'avait pas été juif...

Vous êtes-vous déjà demandé ce que pouvait être la vie au niveau le plus bas de la société ? Moi oui, souvent. Je ne suis pas membre du Jockey Club, mais j'arrive assez bien à m'imaginer la vie dans ces cercles-là. De ce côté-là, Proust ne m'apprend pas grand-chose. La vie d'une bonne d'enfants au début du siècle, voilà quelque chose de plus intriguant. C'est ce que raconte Therese. Une vie qui se déroule comme un long tunnel, éclairé, de loin en loin, par des petites lucarnes de bonheur. Un long tunnel de solitude et d'humiliation, de monotonie, d'inutilité. Schnitzler décrit ça sans aucun sentimentalisme, sans aucun misérabilisme. Il sait que dans la société dans laquelle il vit les femmes sont sacrifiées. C'est l'implacable répétition d'épisodes semblables, gris, informes. Malgré tout on est pris par cette lecture : on veut rester avec Therese, car on sent que dans son destin se joue un peu le sien. Le seul reproche que je ferais à ce roman est sa fin : elle n'est pas inintéressante, loin de là, mais elle est beaucoup trop lourde, elle déséquilibre tout le roman.

Mademoiselle Else et Lieutenant Gustl sont deux longues nouvelles qui utilisent la technique dite du monologue intérieur (stream of consciouness en anglais). Schnitzler a été l'un des premiers à utiliser cette technique1. Technique reprise ensuite par Joyce, notamment dans le fameux dernier chapitre de Ulysses, le monologue intérieur de Molly Bloom-Pénélope, dans son lit. Mais il est évident que l'utilisation qu'en fait Schnitzler est totalement différente de celle de Joyce. Moins novatrice, certainement, mais incontestablement plus spectaculaire. Le monologue de Molly Bloom achève une journée tout à fait ordinaire de sa vie. Molly Bloom est une dublinoise tout à fait ordinaire (quoiqu'un peu portée sur la chose, il faut avouer). C'est exactement le propos de Joyce : faire un roman épique sur des gens ordinaires. Il utilise le monologue intérieur pour opposer la force de la langue, de la parole, de la pensée, aux trivialités du monde. Mademoiselle Else et le Lieutenant Gustl ne vivent pas, eux, une journée ordinaire, bien au contraire. Ils vont se trouver face à face avec la mort, avec eux-mêmes. Schnitzler voit dans le monologue intérieur un moyen de dramatiser une situation déjà dramatique, de la rendre plus angoissante et poignante.

Le lieutenant Gustl est bousculé par un homme, un boulanger, à la sortie de l'opéra (miracle du monologue intérieur : on sait que Gustl s'est copieusement ennuyé pendant cette représentation, chose qu'il ne pourrait bien sûr jamais avouer publiquement). Cette bousculade est pour Gustl une terrible humiliation. Il doit donc se battre en duel pour sauver son honneur. Mais, on ne peut pas se battre avec un boulanger. Donc, Gustl doit se suicider. Gustl s'enferme dans ce syllogisme effrayant, absurde du début à la fin, et ne semble pas pouvoir en sortir. Ce qui est intéressant, c'est ce que ça montre de la confusion dans lequel ce jeune homme est perdu. Je suppose qu'à cette époque, même dans l'armée, le code de l'honneur, les duels, tout cela était déjà fossilisé et archaïque. Gustl n'a aucun sens de l'honneur, il essaie de se conformer à ce qu'il pense être le code de l'honneur, comme un étranger à un rituel qu'il ne comprend pas. On peut penser que Gustl en fait cherchait surtout un prétexte pour se suicider. Ce qui le désespère, ce n'est pas vraiment la perte de son honneur mais la prise de conscience qu'il n'aurait jamais le courage de se battre en duel. Ce qui, pour un militaire, est tout de même gênant. La fin (je me retiens de la donner) soulève encore plus d'interrogations : Gustl pense constamment au suicide, mais aurait-il réellement le courage de se suicider ?

La sexualité, chez Schnitzler, occupe une place importante. Surtout, il me semble que Schnitzler a été l'un des premiers à comprendre l'autonomie de la sexualité. La sexualité a sa logique propre, qui bien souvent vient se heurter aux autres logiques dans lesquelles l'individu se débat. Les pensées sexuelles surgissent à tout moment de la journée, hors de propos. La plupart du temps, elles restent enfouies dans notre intimité (je dis bien intimité et non inconscient), mais elles peuvent aussi nous amener à trahir ce que nous essayons d'être. Ainsi, Casanova s'abaisse à un stratagème indigne de lui pour posséder la fascinante Marcolina (Le retour de Casanova). Là encore, c'est à Ulysses de Joyce que je pense en lisant Schnitzler, plutôt qu'à Freud.

Je ne voudrais pas donner l'impression que toute l'oeuvre de Schnitzler est formidable. Comme je le disais plus haut, je n'aime pas tellement sa pièce La ronde. Je ne connais pas du tout le reste de son théâtre, qui est une part importante de son oeuvre. Parmi ses nouvelles, certaines sont écrites à la va-vite et sans subtilité. Malgré tout, rien que parmi les livres que je connais, j'ai trouvé assez de bonnes raisons pour faire de Schnitzler un de mes écrivains favoris

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Schnitzler, qui ose parler librement des femmes, de la sexualité,de l'antisémitisme, de l'honneur de l'armée et de son hypocrisie, des fantasmes de l'inconscient,de la pénombre des âmes, et cela avec une telle lucidité, déroute une société viennoise brillante,légère, frivole, qui dissimulait adroitement misère et mensonges sous les strass et les rires,parce qu'il lui renvoie sa propre image.

Mieux qu'aucun autre, il a su décrire, avec une grande lucidité, la matrice sociale dans laquelle prirent forme nombre des composantes de la subjectivité du XXème siècle : la culture morale et esthétique moribonde de la Vienne fin de siècle.
Schnitzler est l'auteur par excellence du passage d'un monde à l'autre, de celui du XIXème, qu'il décrit de façon satyrique avec ses hypocrisies et ses masques, à celui du XXème, qu'il annonce avec toute sa modernité, le monde où les instincts et
l'inconscient trouveront leur place.

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