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MIGUEL DE CERVANTES

DON QUICHOTTE
1605
SAAVEDRA
LIRE
TIMBRE
D AUBIER
CITATION

Fils d'un chirurgien descendant de juifs convertis, le jeune Miguel de Cervantes Saavedra, né en 1547, débute très tôt en littérature, avec quelques poèmes, puis s'installe à Rome...




"Où il y a de la vie, il y a de l'espoir."

"Il faut donner du temps au temps."

"Chacun est comme Dieu l'a fait, souvent pire."

"Entre le oui et le non d'une femme, il n'y a guère de place pour une épingle."

"Assieds-toi à ta place, et l'on ne te fera pas lever."

"Un bon repentir est le meilleur médicament contre les maladies de l'âme. "


Né à Alacala le 29 septembre 1547
Décédé à Madrid le 23 avril 1616

Don Quichotte ou l'éternelle chevauchée

par Olivier Le Naire, Cécile Thibaud


Quatre cents ans après la première publication du chef-d'œuvre de Cervantès, qui marqua la naissance du roman moderne, l'ingénieux Hidalgo est toujours en selle. Longtemps dévoré par son mythe, il méritait d'être redécouvert dans des traductions contemporaines. C'est l'année ou jamais


«Dans un village de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le nom...» Ces premiers mots du Quichotte, tous les Espagnols les connaissent pour avoir appris à lire avec eux. Mieux qu'un hymne, ils sont le credo d'une nation soudée autour d'une œuvre qui participe à son identité. Pas étonnant, donc, qu'à l'occasion du 400e anniversaire de la première publication du chef-d'œuvre de Cervantès - grand messie de la littérature hispanique - se soit produit un petit miracle. En janvier dernier, les enfants d'un collège situé près de Murcie, dans le sud-est du pays, avaient été priés d'apporter en classe leur édition familiale, celle que, dans chaque foyer, on se lègue de père en fils. Le professeur fut alors surpris par un gros volume où s'étalait, en lettres à l'ancienne, le fameux titre: El ingenioso hidalgo Don Quijote de la Mancha (L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche). Un livre parti jadis pour Cuba avec un ancêtre d'un des jeunes élèves, puis revenu au pays par le jeu des héritages successifs. Bientôt, l'enseignant comprend qu'il a sous les yeux un spécimen de la mythique première édition de 1605, dont il ne reste que quelques rarissimes exemplaires à travers le monde. Et qui vaut, à lui seul, une fortune.

«Père du roman moderne». Que les experts confirment ou non l'authenticité de cette «apparition», l'anecdote illustre bien le culte que l'Espagne voue à son écrivain national. Tout au long de cette année 2005, elle le célébrera. Sans parler des manifestations prévues aux quatre coins de la planète. D'ores et déjà, le gouvernement Zapatero a débloqué plus de 30 millions d'euros pour faire monter la «fièvre cervantine». Dès le début du mois de janvier, tous les journaux du pays y sont allés de leur supplément. Et les multiples villages de la Manche qui se disputent le label «Berceau de Cervantès» ont commencé à organiser des marathons d'écriture où locaux et touristes sont invités à recopier l'ensemble de l'œuvre à la main.

Pourquoi une telle agitation autour d'un roman écrit voilà plus de quatre cents ans et aujourd'hui trop peu lu, même s'il reste, après la Bible, le plus grand best-seller de tous les temps? Simplement parce qu'au-delà des manifestations folkloriques Cervantès a été définitivement intronisé «père du roman moderne». De Henry Fielding à Laurence Sterne, en passant par Dickens, Flaubert, Dostoïevski, Melville, Joyce, Kafka, Freud, Nietzsche, Faulkner, Borges, Garcia Marquez ou Le Clézio, des centaines d'écrivains ou de penseurs fameux ont, à travers les siècles, tenu à s'acquitter de leur dette envers l'auteur du premier «roman total», à la fois populaire et exemplaire.

Aline Schulman, à qui l'on doit la plus moderne et la plus audacieuse des quelque 80 traductions successives du Quichotte en français (1), explique cet engouement: «Dès le début, Cervantès a tout fait pour attirer le lecteur, d'où le formidable succès du livre sitôt sa publication, en 1605. Il use à la fois de l'humour, du suspense, du charme, de la parodie. Avec lui, on est au cirque et au carnaval. Mais sa subtilité est ailleurs.» Et Aline Schulman de poursuivre, avec cet enthousiasme qui l'a animée tout au long de sa traduction: «Il est le premier écrivain à s'essayer à une telle liberté, à parler ainsi de son époque et de toutes les autres. Il se moque des codes anciens, s'exprime sur la morale, la religion, le statut de la femme, les étrangers, l'amour libre, en se jouant de la censure. Il dit blanc et noir à la fois pour brouiller les pistes. A travers ses dialogues, il met tout en doute, Dieu compris, en un temps où l'on se souciait plutôt de certitudes. Il discute de ce qu'est, à son sens, la bonne littérature ou le bon théâtre. Or ses opinions sont très loin du goût officiel de l'époque.»

Travail de mise en abyme. L'écrivain Michel del Castillo y va aussi de son hommage au Quichotte: «Un livre humble, enraciné, nourri de la sève des villages. Un livre fier aussi, qui se moque des romans mais en constitue un, qui les contient tous, du plus extravagant au plus délicat. Livre de poète, d'érudit, truffé de sonnets, épicé de proverbes.» Jean Canavaggio, biographe de Cervantès, qui a dirigé et en partie traduit la nouvelle édition de la Pléiade (2), complète le tableau: «Cervantès est le premier à avoir donné la parole à ses personnages au lieu de décrire ce qu'ils font, ce qu'ils pensent. Don Quichotte veut réformer le présent avec les armes du passé et, chaque fois qu'il échoue, il repart de plus belle. Mais, surtout, ce livre est un formidable travail de mise en abyme.»

De fait, Cervantès a inventé, là, le récit dans le récit et installé l'imaginaire à l'intérieur de l'homme. Dans son œuvre, l'auteur se déguise, apparaît ou disparaît derrière le narrateur, mêle sa vie et ses rêves à l'invention pure. Et s'offre même le luxe, à la fin du livre, de s'adresser à ses futurs plagiaires. Une fantaisie, une créativité inédites pour l'époque. Et qui inspirent encore aujourd'hui les plus grands.

Alors pourquoi, si les exégètes n'ont que cette modernité à la bouche, le Quichotte est-il devenu cet étrange objet littéraire dont tout le monde parle mais que plus grand monde ne lit? Tout simplement parce que quatre siècles l'ont éloigné de nous. Il suffit de consulter les notes explicatives de la très riche édition de la Pléiade pour comprendre combien la langue, les mœurs ont évolué: une certaine maturité littéraire est nécessaire pour l'apprécier vraiment de nos jours. Et s'extasier devant la modernité du Quichotte ne signifie donc pas qu'on pourrait écrire un tel livre aujourd'hui. Ah! qu'il est loin, hélas! le temps où Philippe III d'Espagne, voyant un courtisan s'esclaffer devant lui, aurait lancé: «Soit il est fou, soit il lit Don Quichotte! »

«Oralité». «Au XXIe siècle, explique Canavaggio, pour rire avec lui, comprendre ses parodies de Virgile ou des romans de chevalerie, pour saisir toute la saveur et la subtilité du Quichotte, il faut un appareil critique afin de tout replacer dans son contexte. Ce que je me suis attaché à faire dans la Pléiade.»

Un avis que ne partage pas forcément Aline Schulman. A travers sa traduction, elle a pris le parti inverse: privilégier - sans notes ni renvois - la lisibilité et la modernité du texte, en le rapprochant de nous. «Ce livre, composé à 90% de dialogues, a été aussi conçu, à mon sens, pour être lu dans les villages, les foires et les rues, un peu comme on le ferait au théâtre. J'ai essayé de restituer cette oralité, ce plaisir de lecture, et de dépoussiérer l'ensemble pour qu'il soit de nouveau accessible au public d'aujourd'hui» (3). Habituée à traduire des auteurs modernes, comme Juan Goytisolo, Aline Schulman n'a pas procédé autrement avec ce roman très ancien, certes plus difficile. Elle s'est juste obligée à limiter son vocabulaire à celui du XVIIe siècle pour ne pas trahir Cervantès et ainsi respecter à la fois l'œuvre et le lecteur.

Après six années de travail (et des cours de flamenco pour mieux s'imprégner du rythme), le verdict des lecteurs est là: plus de 50 000 exemplaires vendus, alors que le milieu universitaire, lui, se demande encore comment cette «Dulcinée» a pu s'enticher de Don Quichotte. «Le livre avait fini par disparaître derrière le mythe, insiste Schulman. Il fallait le remettre en avant» (4).

De fait, alors qu'on n'imagine guère Hamlet décorer un porte-savon ou Faust dessiné sur une chope de bière, Don Quichotte et Sancho Pança, eux, doivent une bonne part de leur popularité à l'intérêt qu'ils ont suscité, à travers les âges, chez toutes sortes d'artistes ayant, ainsi, perpétué la légende. De Gustave Doré à Gérard Garouste, en passant par Daumier, Picasso ou Dali, mais aussi Brel sur la scène ou Terry Gilliam au cinéma, beaucoup de créateurs ont été fascinés par ce couple tragi-comique qui «parle» à tous, même à ceux qui n'ont jamais lu l'œuvre. Aujourd'hui encore, de l'éventail à l'encrier en passant par le timbre-poste et le fourneau de pipe, Don Quichotte et Sancho sont partout. Des stars internationales que Franco, en son temps, tenta de récupérer dans le camp de la droite extrême, tandis qu'à Cuba Castro s'épanchait sur l' «exemplarité communiste» du Quichotte. Même Simon Bolivar, qui rêvait d'unir les Amériques, confiait volontiers, vers la fin de sa vie: «Il y a eu trois grands imbéciles dans l'Histoire: Jésus-Christ, Don Quichotte et moi.»

Interprétations. Aujourd'hui encore, tandis que Dominique Fernandez veut voir dans cette œuvre «une subtile et admirable parabole de l'homosexualité», d'autres retrouvent dans les mésaventures du chevalier errant une métaphore sur le destin des juifs. Sans parler des spécialistes en symbolique, qui décryptent le livre à la lumière du Zohar. Après Da Vinci Code, un Don Quichotte code?

En fait, ce roman total a très vite échappé à son auteur pour se prêter à toutes sortes d'interprétations. A l'origine, l'Ingénieux Hidalgo est surtout perçu comme un bouffon, une «plaisante figure» des mascarades du XVIIe siècle. Il est malséant, drôle, extravagant. Un inadapté social! Il faut attendre les Lumières pour dépasser cette vision réductrice et comprendre que Don Quichotte, en prêtant à rire de lui, tend aussi un miroir à son public. Avec la révolution romantique, il incarne, au XIXe siècle, la figure de l'incompris. Sa dimension tragique saute aux yeux dès lors qu'on commence à s'intéresser à l'individu. Aujourd'hui, il serait plutôt ce chevalier épris d'idéal, errant dans un monde trop dur et trop cruel. Lors des événements de Tiananmen, l'homme qui, seul et fragile, se dressa en travers de la route d'une colonne de chars ne fut pas pour rien surnommé le «Don Quichotte chinois». Comique ou tragique, la figure du héros de Cervantès restera à jamais l'incarnation d'un rêve ou d'une folie, et en ce sens Emma Bovary, Tristram Shandy, le capitaine Achab ou Leopold Bloom sont tous ses enfants.

Cervantès lui-même pouvait-il d'ailleurs prédire un tel destin à son œuvre? «Quand il l'écrit, explique Canavaggio, il a conscience de déborder d'invention, même s'il n'imaginait sûrement pas inventer le roman moderne et passer à la postérité avec ce livre-là. Pour le reste, hélas! nous en sommes réduits aux conjectures, en dehors des pistes qu'il laisse dans le livre lui-même. Car, si on connaît assez bien sa vie, on en sait très peu, en revanche, sur ses pensées intimes, en l'absence de journal ou de correspondance.»

Sage ou fou ? Comment Cervantès, d'ailleurs, aurait-il pu consigner ses impressions, au cours d'une vie qui, à elle seule, ressemble déjà à un roman? Fils d'un chirurgien descendant de juifs convertis, le jeune Miguel de Cervantes Saavedra, né en 1547, débute très tôt en littérature, avec quelques poèmes, puis s'installe à Rome. Camérier du cardinal Acquaviva, notre homme a besoin de bouger et s'engage avec son frère Rodrigo sur une galère qui livre bataille à Lépante, en 1571. Et y perd son bras gauche. Après des détours par Palerme et par Naples, le navire qui, en 1575, le ramène vers l'Espagne est intercepté par les Turcs. Cervantès passe alors cinq ans dans les prisons à Alger, tente quatre fois de s'évader - en vain - et, sa rançon payée, ne retourne à Madrid qu'en 1582 pour entreprendre une carrière d'écrivain, se marier, et... «faire la route» en Andalousie pendant quinze ans. Accusé de malversations dans sa charge de collecteur d'impôts, Cervantès est de nouveau emprisonné plusieurs fois à Séville et commence, probablement en 1600, la rédaction de El ingenioso hidalgo Don Quijote de la Mancha, qui sera publié cinq ans plus tard. Il mettra dix ans à écrire la seconde partie du Quichotte, avant de mourir, comme Shakespeare, en 1616.

Impossible, évidemment, d'imaginer qu'un tel parcours n'ait pas influencé son œuvre. Il y a ce récit du capitaine, qui raconte une captivité inspirée de sa propre expérience, puis la bataille de Lépante. Il y a aussi cette bibliothèque commentée, par le curé, au chapitre VI du livre, évoquant fort celle de Cervantès, ou encore ce soldat Saavedra, que l'on retrouve au cours du roman. Il y a enfin ce «je», dès la première phrase, et cette relation ambiguë au narrateur. Mais, pour Jean Canavaggio, l'affaire est entendue: «Don Quichotte n'est pas Cervantès et si, d'aventure, il en est la projection, le chevalier la transcende, la dépasse. C'est d'ailleurs tout ce jeu de masques entre l'auteur et le narrateur qui signe la vraie modernité du livre.» Avec à la clef toujours cette interrogation, aussi ancienne que l'œuvre: Don Quichotte est-il un sage ou un fou? A chacun d'en juger. En le redécouvrant.

lexpress

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