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YEOUDAH IBN QURAYSH


Le metourguemane



Ibn Quraysh






Linguiste comparatiste Yehuda Ben Kuraysh al-Tahertiy al-Maghribiy (يهودا ابن قريش التاهرتي-المغربي), l'auteur, entre autres, d'une épître de linguistique sémitique comparée, dit risâla


Ben Quraysh situé dans le contexte de son temps

Par le Professeur Mohamed Elmedlaoui
Universite Mohammed V Souissi
Institut Universitaire de la Recherche Scientifique


La vie de Yehuda Ben Quraysh (= Yehouda Ibn Quraysh = Juda ben Koreich) al-Maghribiy est associée, dans les textes, à deux villes de l'espace séfarade: Tahert, ancienne ville berbère au pied de l'Ouarsenis au Nord-ouest de l'Algérie (Tiaret, actuellement) et Fès (Maroc). Il aurait vécu, selon van Bekkum , entre la fin du 9e siècle et le début du 10e, et aurait été un contemporain cadet d'un autre linguiste, Sa'adiah Gaon , qui a vécu à l'autre extrémité de l'espace séfarade. Il a certainement écrit d'autres ouvrages de linguistique, qui ne nous sont pas parvenus, ainsi qu'un certain nombre de piyyutîm פיוטים ; mais c'est la risâla, épître de linguistique sémitique comparée, rédigé en Judéo-Arabe et notée en graphie hébraïque, qui fait dernièrement parler de lui, au moins dans certains cercles de sémitisants. D'après l'introduction de Ben Quraysh pour sa risâla, la raison d'être immédiate de cette épître fut de persuader la communauté juive de Fès d'abandonner une tendance qui rompit avec l'étude du Targum תרגום. L'introduction de la risâla souligne notamment, à cet égard, l'intérêt que présente la connaissance de l'Araméen et de l'Arabe pour une meilleure compréhension du texte Tanakhique (ar. المقرا), qui, selon Ben Quraysh, est parsemé d'aramaïsme, d'arabisme et d'autres particularismes.

Sur le plan confessionnel, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, vu la raison d'être, déclarée, de la risâla, Ben Quraysh fut soupçonné de tendances caraïtes par certains , et c'est là un détail qui nous semble devoir être gardé à l'esprit et pris en compte dans toute tentative qui cherche à placer le sort réservé à l'oeuvre de cet auteur, dans un cadre explicatif . L'époque du linguiste Ben Quraysh était, en fait, celle de la montée en force d'un courant fondamentaliste généralisé, qui s'est manifesté en Judaïsme sous forme de Caraïsme, et en Islam sous forme de Kharidjisme (ar. خوارج), deux mouvements qui ont rapidement déferlé de l'Est (Iraq, Iran) vers l'Ouest. Ainsi Tahert, ville de Ben Quraysh fut une ville fondée par une secte kharidjite à la moitié du 8e siècle, comme le souligne l'éditeur de la risâla, D. Becker (1984:10); elle était la capital de l'Etat kharidjite des Banu Rostum (بنو رستم) du temps même de l'auteur de la risâla. Ceci, alors que la linguistique de Sa'adia Gaon, l'auteur de la "Riposte à Anan" (Anan Ben David, fondateur du Caraïsme) et précurseur de la littérature rabbinique de Babylone, à l'autre bout du Monde Séfarade, était d'un fond orthodoxe anti-caraïte. C'est notamment le cas pour son oeuvre Pitrôn šiεvîm millîm (פתרון שבעים מלים), relative aux hapax legomena bibliques (i. e. les mots n'apparaissant qu'une seule fois), termes «qu'il explique à la lumière de la Mishna, visiblement pour contrer les caraïtes» . Cette linguistique anti-caraïte s'est encore manifestée avec plus de virulence chez l'Andalous, Ben Labrat, qui se réclama ostentatoirement de la légitimité orthodoxe qu'il associa à une certaine allégence culturelle à l'Orient, comme nous le verrons .

La portée linguistique intrinsèque de la ' risâla'

Du point de vue purement linguistique, la risâla est «le premier travail qui établit une comparaison systématique de l'Hébreu Biblique avec ses langues cousines, l' Araméen et l'Arabe, et avec son autre aspect jumelé, l'Hébreu Mishnique» . Grâce à cela, l'auteur de la risâla «occupe une place honorable dans l'histoire de la linguistique hébraïque du Moyen Age» . Bien plus, et comme il a déjà été souligné par un certains nombre de sémitisants , l'oeuvre de Sa'adiah Gaon, et surtout celles de Ben Quraysh et d'Ibn Barun, doivent être considérées comme un véritable acte de naissance de la linguistique comparée systématique. En fait, Ben Quraysh a dépassé le stade de la philologie des emprunts (ar. الدخيل), traités cas par cas, approche assez familière aux anciens philologues de l'Arabe Classique. Il a également dépassé le stade des attitudes puristes pour qui toute particularité dialectale serait une déviance, par dépérissement, par rapport aux normes d'une lingua franca idéalisée et transcendantalisée. Il établit de véritables correspondances phonétiques régissant les rapports lexicaux réguliers qui relient les trois langues sémitiques abordées, tout comme il justifia ces correspondances en avançant l'hypothèse d'une parenté génétique historique.C'est là une approche neuf siècles en avance sur celle, plus sophistiquée, il est vrai, mais dont l'esprit reste le même, que les néogrammairiens appliquèrent à la moitié du 19e siècle, aux langues germaniques , et qui est considérée par l'histoire de la linguistique comme le point de départ fatidique universel de la linguistique comparée et historique systématique .

L' 'risâla' et l'histoire générale de la linguistique

C'est l'européocentrisme, qui fait que certaines 'histoires' de la linguistique, telles que celles de G. Mounin (1967) ou de Robins (1976) par exemple,[vii] qui font pourtant remonter la genèse de certaines idées jusqu'à la tradition hindoue de Panini, ne soufflent aucun mot ni de Ben Quraysh, ni de son successeur Ibn Barun, dont l'oeuvre, Kitâbu l-Muwâzana bayna al-lugati l-εibrâniyati wa l-εarabiya ("le livre de comparaison entre Langue Hébraïque et Langue Arabe") a fait l'objet de la même méconnaissance, d'une manière générale...

L'arrière plan global d'une mémoire sélective

En considérant les choses du point de vue du sort réservé à l'ouvre de Ben Quraysh en particulier, et à la linguistique comparée de la Rive Sud de l'Occident Séfarade en général, force est de constater, à propos du sélectionnisme relevé notamment chez W. Chomsky et Raphael Loewe, que ce genre de 'lacunes' qu'on est enclin, par tradition, à mettre au seul passif de "l'égocentrisme européen", n'est, en réalité, que la manifestation, à l'échelle de la sphère européenne, du produit culturel d'un système hiérarchique et multi sphérique de valeurs symboliques identitaires, bien ancré dans l'histoire de la culture méditerranéenne. Ses valeurs sont calculables sur plusieurs axes, dont seulement un, l'axe Ashkenaze-Séfarade, relève effectivement de la dimension européocentrique. Au lieu, donc, d'avancer des explication unidimensionnelles ex post tels que l'opacité linguistique des textes judéo arabes notés en graphie hébraïque, force est de constater que Ben Quraysh n'a pas seulement été formidablement ignoré par l'histoire moderne de la linguistique, mais que déjà «d'après les nombreux travaux des grammairiens hébraïques qu'a connus l'Espagne à partir du début du 11e siècle, on a l'impression que la risâla de Ben Quraysh était [déjà] tombée dans l'oubli» , du temps même de Ben Quraysh et à l'intérieur même de la zone ethnoculturelle séfarade. Comparée à celle d'un Sa'adiah Gaon, par exemple, l'oeuvre linguistique de Ben Quraysh n'a donc pas du tout eu la présence reconnue qui devrait être la sienne, dans les travaux des philologues et grammairiens hébraïques ultérieurs, comme l'a encore souligné van Bekkum (Ibid: 315). Ainsi, en discutant des rapports comparatifs entre l'Hébreu et d'autres langues, dans son introduction à la partie grammaticale de son grand ouvrage (Kitâb al-Tanqîh) dite al-Lumaε (اللمع) afin de montrer à quel point la connaissance de ces rapports est de nature à contribuer à une meilleurs compréhension de l'Hébreu Biblique, le grammairien andalous, Abu Marwân Ibn Janâħ, persiste curieusement à tirer ses exemples uniquement des oeuvres de Sa'adia Gaon et de la littérature rabbinique de l'Orient, et ne mentionne, par contre, même pas Ben Quraysh (Ibid. p:318) qui est géographiquement plus proche de lui et qui fut pourtant le premier à bâtir ces sentiers et à bien étayer ces idées de la linguistique sémitique. D'autre part, «à plusieurs endroits de son ouvrage, Ibn Janâћ cite des passages, qu'on est autorisé d'attribuer à Ben Quraysh, mais ce n'est qu'une seule fois, dans [la partie lexicale dite] Kitâb al-?usûl, que Ben Quraysh fut nommément cité »...En considérant un autre cas significatif, celui qui opposa le philologue et lexicographe, Menaћem Ben Saruq (moitié du 10e siècle), auteur du maћberet , à son rival, Dunash Ben Labrat , cette question devient pourtant moins 'intrigante' ou pas du tout. Ainsi, ce qui est certain, selon Benavente Robles (1986 p. iv-v), c'est qu'après les attaques de Ben Labrat, à travers ses tešuvot תשובות , contre Ben Saruq, celui-ci perdit immédiatement la confiance de son patron mécène, le notable juif ћasday Ibn šaprut, vizir d'Abderrhaman III à Cordoue; et il est fort probable, selon Benavente Robles , que cette tombée en disgrâce de Ben Saruq fut la conséquence directe de ces attaques. Quoiqu'elles eussent revêtu un aspect philologique, ces attaques n'insinuaient pas moins, en fait, que Ben Saruq aurait été influencé de tendances caraïtes et qu'il se serait éloigné, par conséquent, du Judaïsme orthodoxe . Quelle que soit, donc, la biographie véridique de Ben Labrat, qui est loin d'être claire , et quel que soit le rapport effectif de sa formation avec le savoir de l'Orient, polarisé à cette époque par l'enseignement rabbinique de Sa'adyah Gaon, il devient clair que Ben Labrat a gagné la partie contre Ben Saruq sur l'arène sépharade, non pas seulement grâce à ses mérites en savoir, mais surtout parce qu'il a su, d'une part, légitimer son oeuvre en la rattachant à l'enseignement pur de l'Orient, dont il réclama ostentatoirement la supériorité et la détention éternelle et exclusive de l'esprit sapiential ; et parce qu'il n'a pas hésité, d'autre part, à dénoncer, haut et fort, de soi-disant tendances régionalistes et par conséquent hérétiques, chez ses adversaires vis-à-vis de cet Orient. La tradition le consacra alors en l'alignant, dans l'imaginaire séfarade, sur ces missionnaires migrateurs, aux figures semi messianiques, comme Ziryâb (musicien établi en Andalousie, 9e siècle; v. Shiloah 1998:130-132), Abu εali al-Qâli (grammairien établie en Andalousie, 10e siècle) ou même Idriss Ier (transfuge fondateur de la dynastie Idrisside, 8e siècle, Maroc) ou Abderrahman Ier (8e siècle, transfuge fondateur de la dynastie des Omeyyades en Andalousie), qui pointent de temps en temps dans les chroniques arabo-musulmanes à l'horizon du Machrek et débarquent au Maghreb comme dans une friche, selon des scénarios légendaires dont certains rappellent l'aventure d'Eldad Ha-ddani (à propos duquel, v. Morag tšn"z), pour y prodiguer la semence orientale des différentes disciplines qui ont fleuri en Andalousie et au Maghreb, y compris la 'discipline' de bâtir des Etats.[xii] Ainsi, par exemple, selon E. Hazan (1990:60), dont les propos ne font ici que résumer cette tradition, «le commencement de la poésie hébraïque en Espagne (...) est liée à la venue de Dunaš Ben Labrat de Babylone en Espagne. Dunaš emmena avec lui l'esprit de son Grand Maître, Rav Sa'adiah Gaon, qui avait oeuvré pour promouvoir la langue et la poésie hébraïque, et qui fut, semble t-il, le premier auteur dans notre tradition littéraire à traiter des questions de poésie et de linguistique» (trad. d'Héb.). Ce sont donc ces tendances idéologiques et culturelles, si ancrées dans le Monde Séfarade ancien lui-même, qui expliquent les attitudes sélectionnistes que nous avons relevées à propos de la place réservée à Ben Quraysh dans l'histoire de la linguistique.



Un des points d'orgue de cette attitude sélectionniste, qui continue à prévaloir chez les auteurs modernes face aux symboles et figures de la pensée et de la culture judaïques universelles, et dont nous venons de donner quelques spécimens, est le Dictionnaire Encyclopédique du Judaïsme (Wigodor, 1996). Il s'agit d'une adaptation française de The Encyclopedia of Judaïsme (The Jerusalem Publishing House, 1989). Par adaptation, nous entendons le fait que le 'DEJ' a été «enrichi de sections inédites permettant l'abord des particularités du Judaïsme européen et français, négligées par les auteurs originaux.», comme le précisent l'introduction de l'ouvrage (page IX). Pourtant, la version ainsi 'enrichie' de cet ouvrage n'a nullement estimé qu'un Ben Quraysh, par exemple, mérite d'y occuper l'espace d'une entrée indépendante, de quelques lignes, sur un espace de 1635 pages. Le nom de cet auteur s'est pourtant glissé à la page 1238, comme un élément de rédaction du sous-titre de la partie historique, intitulé: MONDE SEFARADE D'ORIENT ET D'AFRIQUE DU NORD, et où l'ont peut lire notamment ceci:

«D'autres [maîtres] se distinguent, comme Yehouda Ben Koreich, qui démontre combien la connaissance de l'araméen et l'arabe peut aider à une meilleurs connaissance de l'hébreu».

Face à l'importance que traduit ce dernier passage du DEJ sans que cela ne s'y traduise par une entrée propre à ce Maître 'accidentellement' reconnu, on ne peut aucunement avancer un prétendu caractère 'profane' et/ou 'spécialisé' de l'oeuvre de Ben Quraysh pour expliquer et justifier l'évacuation dont cet auteur a fait l'objet dans les entrées alphabétique d'un ouvrage sur le Judaïsme, qui se veut 'encyclopédique'; car la risâla se trouve au point d'intersection de plusieurs questions historiquement pertinentes le long de l'évolution de la Pensée Judaïque, telles que l'importance de l'Araméen, et/ou le statut de la Loi Orale (תורה שעל הפה) parmi les articles de la foi, avec tout ce que cela peut avoir comme rapports avec l'opposition historique entre Judaïsme Rabbinique et Hébreu Rabbinique d'une part (v. Bar-Asher 1990:21-28), et Caraïsme et Hébreu Caraïte (v. Maman 1990:53-59) d'autre part (v. aussi Bekkum 1981). Cette opposition a été l'un des aspects centraux de la pensée judaïque post-talmudique.



Toutes ces considérations nous ont emmené à effectuer un sondage préliminaire dans le DEJ pour essayer de déduire, par inférence, les principes et critères tacites qui semblent régir une sélection de fait, plus profonde, plus vaste et plus ancienne qu'on a tendance à le croire. Les entrées du DEJ ne font, selon notre analyse, que refléter un sélectionnisme déjà ancré dans l'histoire. Elles le reflètent à partir de la sphère éthnico-culturelles où la conception de cet ouvrage se situe par rapport à un système endocentrique de sphères égocentriques de valeurs éthno-culturelles. En ce qui suit, nous donnons une esquisse schématique de la Hiérarchie des Sphères Identitaires (HSI en abrégé), dont les valeurs déterminent, sur plusieurs axes, le score global de l'importance d'un article judaïque, et par conséquent, le droit de cet article à un certain espace, éventuellement nul, de mémoire dans le DEJ pris ici comme un simple spécimen concret...

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