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FRANZ BOAS


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Pionnier de l’ethnologie de terrain

Boas, Franz, anthropologue, ethnologue, folkloriste et linguiste (Minden, Westphalie, 9 juill. 1858 -- New York, 21 déc. 1942). En collaboration avec ses élèves, Boas définit l'orientation intellectuelle et professionnelle de l'anthropologie américaine. Il insiste sur la nécessité d'aborder l'étude de l'histoire des cultures à l'aide d'une méthode empirique. Son oeuvre fait ressortir les facteurs historiques qui s'additionnent et se fondent pour donner à chaque société son caractère particulier.
Boas s'intéresse d'abord à la géographie historique, mais le travail de pionnier qu'il effectue chez les INUITS DE L'ÎLE DE BAFFIN (1883-1884) l'amène à conclure que les coutumes d'une population ne tiennent pas à la seule géographie et se développent souvent à l'encontre des contraintes environnementales. À partir de 1886, il concentre définitivement ses recherches sur les Indiens de la côte du Nord-Ouest. La richesse de leur art et de leur mythologie le convainc davantage de la nécessité de tenir compte des caractéristiques psychologiques au même titre que des données géographiques dans ses recherches. Ces caractéristiques se développent au fil des siècles en empruntant des traits à d'autres cultures, en les modifiant et en les intégrant à une nouvelle culture.

Ses nombreux étudiants constituent le legs le plus précieux de Boas. Le plus brillant d'entre eux, Edward SAPIR, sera le premier directeur de ce qui est aujourd'hui le MUSÉE CANADIEN DES CIVILISATIONS. Durant de nombreuses années, Boas domine l'anthropologie américaine et est le mentor de la plupart des premières femmes qui travaillent dans cette profession, parmi lesquelles Ruth Benedict et Margaret Mead. Il travaille efficacement et sans relâche afin d'arracher le public à sa croyance en la race et de lui faire adopter une conception scientifique de la culture qui servira de base pour expliquer les principales différences chez les groupes humains. R.J. PRESTON

Il se consacre essentiellement à l'étude des Indiens d'Amérique. Formé par les sciences physiques et naturelles, il met l'accent sur l'observation, sur la nécessité des bases empiriques et descriptives de la recherche en ethnologie. Son anthropologie physique aboutit à la critique radicale de la notion de race. Il récuse les deux grandes écoles de son époque, l'évolutionnisme et le diffusionnisme, et élabore une anthropologie physique et culturelle (recherche des processus psychiques propres à chaque peuple dans le langage, l'art, les mythes et la religion) qui affirme également l'importance des expériences individuelles pour l'étude et la compréhension des peuples. Sa pensée influence profondément l'anthropologie américaine de la première moitié du XIXe siècle.encarta


"Si l’on me demandait, un pistolet sur la tempe, quelle a été la plus grande avancée de l’anthropologie au siècle dernier, je dirais sans hésiter que c’est d’avoir mis à nu le caractère fallacieux des thèses racistes, découverte qui remonte en fait aux travaux entrepris par Franz Boas à New York au début du XXe siècle. Boas a montré qu’il n’existait sur le plan mental aucune différence irréductible entre différentes communautés humaines et que, fondamentalement, nous pensons tous de la même façon. En particulier, il n’y a rien qui ressemble à une pensée primitive. La « pensée sauvage » n’a pas d’existence réelle. Nous sommes tous également des primitifs. Nous sommes tous les produits d’une évolution également longue. Les différences entre cultures en ce qui concerne les habitudes mentales ne résultent d’aucun déterminant biologique inné ni d’aucun processus historique type. Nous avons construit nos différences culturelles ; nous pouvons nous en débarrasser si nous le voulons."
Felipe Fernandez-Armesto
Professeur à l’Université de Londres


Boas, va attaquer de front toutes les théories raciales et démontrer que les notions mêmes de race, de changements climatiques, de déplacement des espaces géographiques peuvent modifier le corps des hommes et que quelques traits innés, immémoriaux sont innés. On retrouve cela aussi dans l’œuvre de Durkheim qui partage cela de la même façon.
Tous les deux sont de culture juive. Ils ont par conséquent vécu de manière intensive ce regard, ce sentiment d’exclusion qu’on pouvait jeter à côté de leur savoir sur leur judéité, ils l’ont vécu de l’intérieur. Ils s’interrogent sur les fondements scientifiques de la raciologie. ceishs

PHILLIP TOBIAS


BIO





"L’évolution est une exception. C’est l’extinction qui est la règle." arte





"L’hypothèse de la savane, avec laquelle j’ai grandi, est morte.L’hypothèse de la savane est dépassée. Vous pouvez ouvrir la fenêtre et jeter l’hypothèse de la savane. Elle n’est plus défendable. Donc, si ce n’est pas cela la raison du redressement de l’Homme, où en sommes nous? Nous sommes revenus à la case départ"ceops


Ne a Durban 14 Octobre 1925 - Paléontologue


Prix Balzan 1987
pour l'anthropologie physique

Phillip Tobias est un des spécialistes les plus prestigieux de l’anthropologie physique. Ses études sur les fossiles humains, effectuées pour la plupart en Afrique du Sud, ont considérablement enrichi nos connaissances sur l’évolution préhistorique de l’homme, depuis ses premiers ancêtres, Australopithecus, jusqu’à l’Homo habilis, l’Homo erectus et l’Homo sapiens; elles ont aussi contribué à éclairer l’évolution des capacités du cerveau balzan


Un petit os qui fait tenir l’homme

Par Tugdual DERVILLE

Il ne faut pas se presser de chercher une signification philosophique à une découverte scientifique. Mais on ne peut éviter certains débats qui débouchent sur la question de la dignité humaine.

La diffusion d’un documentaire sur les travaux d’une paléontologue française relance le débat sur l’origine de l’homme. Anne Dambricourt-Malassé fait pour ainsi dire remonter le singe dans son arbre : le primate n’en serait jamais descendu, à quatre pattes dans la savane, pour se redresser progressivement et se transformer en homo sapiens. La paléontologue a étudié un os situé à la base du crâne humain : le sphénoïde, en forme de papillon, se forme chez l’embryon de 7 à 8 semaines. C’est à sa spécificité qu’on devrait la posture de notre tête, au sommet d’une colonne vertébrale verticale. Rejointe aujourd’hui par des scientifiques de premier plan, Anne Dambricourt-Malassé identifie à partir de cet os des "macroévolutions", des "fléchissements" morphologiques, mystérieusement brutaux. Et voilà que l’interprétation environnementale univoque longtemps donnée à l’apparition de la bipédie, l’expliquant par la disparition des forêts, pour des raisons climatiques, serait à "jeter par la fenêtre", selon l’aveu du grand paléontologue sud africain Phillip Tobias. Les créationnistes ultra croient saisir dans cette nouvelle théorie leur revanche sur les intégristes de l’évolution soudain taxés de la ringardise qu’ils attribuaient à leurs adversaires. Derrière le débat qui les oppose, se profilent des questions essentielles au statut de l’homme sur la planète. S’il n’est qu’un animal évolué, au nom de quoi exercerait-il son totalitarisme sur les autres espèces ? De quel droit le petit d’homme devrait-il être protégé quand son degré de développement ou un handicap semblent le rendre moins performant que certains animaux "supérieurs" ? Et pourquoi devrait-on interdire à l’homo sapiens devenu vieux le bénéfice de cette euthanasie qu’il administre par pitié aux animaux de compagnie mourants ?

Créationnistes ultra et évolutionnistes bornés

L’actualité de ces questions explique largement la "guerre de religions" qui oppose, aux Etats-Unis, les théoriciens des deux bords. Les uns font une lecture littérale du récit biblique de la Création. Ils n’en finissent pas de rechercher les preuves scientifiques de sa véracité historique alors qu’une lecture spirituelle préférera méditer leur signification. Ainsi, le Déluge alimente les explications les plus farfelues : une sorte de pont de terre aurait relayé le mont Ararat et l’Australie pour que des espèces aussi spécifiques que les kangourous puissent s’y rendre au sortir de l’Arche… Ceux qui croient devoir défendre ainsi les textes saints au nom d’une science tirée par les cheveux sont la risée de leurs adversaires. Ces derniers ont beau jeu de calculer le temps qu’il aurait fallu aux marsupiaux et autres koalas pour franchir à leur rythme les milliers de kilomètres qui les séparent de leur destin actuel, d’autant que ces fondamentalistes de la Création ont une datation du début du monde qui correspond à la semaine inaugurale décrite dans la Genèse. Comme si la foi tenait à de telles "preuves". Pour l’Eglise catholique, les Livres Saints ont une portée bien plus grande que des ouvrages d’histoire ou de biologie avec lesquels ils ne doivent pas être confondus. En 1985, le pape Jean-Paul II avait incité à dépasser le climat d’hostilité entre deux fondamentalismes en déclarant : « la foi bien comprise dans la Création et l’enseignement bien compris de l’évolution ne se contrarient pas. L’évolution présuppose la Création ; la Création se présente à la lumière de l’évolution comme un événement étendu dans le temps à travers lequel Dieu devient visible aux yeux de la foi comme "créateur des cieux et de la terre" ». Certes, la théorie de l’évolution peut se transformer en manifestation d’athéisme militant, au risque de la négation pure et simple de la dignité humaine. Il est d’ailleurs significatif de voir aujourd’hui s’opposer à l’Eglise qui considère que l’être humain est créé avec toute sa dignité, dès l’instant de la conception, les tenants d’une évolution progressive de chaque individu, de l’état de chose à l’état de personne, en passant par un stade quasi-animal. Leur conception utilitariste tente ainsi de légitimer les atteintes à la vie commençante ou finissante en raison de l’apparition et de la disparition progressives des capacités cognitives.

Les bases de l’eugénisme

L’eugénisme actuel n’est-il pas fondé sur cette théorie de l’évolution appliquée à l’individu ? Pour l’Eglise, une telle conception est obscurantiste et totalitaire. En béatifiant le 9 octobre Clemens August von Galen, adversaire courageux du nazisme, elle vient de rendre hommage à l’homme qui a combattu ce type de négationnisme. Le cardinal protestait publiquement contre le programme "Aktion T4 " d’élimination secrète, par le gaz, de 70 000 personnes handicapées enlevées à leurs familles. Il clamait prophétiquement dans la cathédrale de Münster : "Dès lors qu’on part d’une conception fondamentale, légitimant le droit de tuer "l’homme improductif", malheur à nous tous quand nous deviendrons vieux et faibles !"

EDWARD SAPIR


SWH
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TEXTE 1 - 2
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PORTRAIT


Edward Sapir est une figure majeure de la linguistique et de l'anthropologie américaines du XXe siècle. On lui doit des contributions fondamentales en théorie, analyse et description linguistiques


"Toute science a la voracité destructrice d'un rite obsessionnel."

"Le véritable lieu de la culture, ce sont les interactions individuelles"


26 janvier 1884 – 4 février 1939


L'effort de Sapir pour fonder une méthode qui, combinant les concepts et les méthodes de l'ethnologie et de la psychanalyse, emprunterait à la linguistique son modèle formel, apparaît aujourd'hui comme un programme prophétique des tâches qui s'offrent à l'anthropologie.



Sapir, Edward, anthropologue, linguiste et essayiste (Lauenburg, All., 26 janv. 1884 -- New Haven, Conn., 4 févr. 1939). Brillant anthropologue, Sapir est l'un des premiers à étudier la langue et la culture ainsi que la psychologie de la culture. Il est le premier chef de la section d'anthropologie de la COMMISSION GÉOLOGIQUE DU CANADA, qui est à l'époque le seul organisme professionnel de recherche dans le domaine de l'anthropologie au Canada (1910-1925).
Quand Sapir étudie à Columbia, sous la direction de Franz BOAS, l'anthropologie et la linguistique en sont encore à leurs débuts. Il contribuera largement, avec beaucoup de compétence et une intuition inégalée, au développement de ces deux sciences. Sapir allie une extraordinaire finesse d'analyse à une conscience de l'unité, essentielle à tous les aspects de la communication et de la culture. Il est aussi conscient de la nature fondamentale de l'homme dans laquelle tout langage et toute culture trouvent leur origine.

Pour Sapir, l'anthropologie ne décrit pas l'exotique, mais redécouvre plutôt dans un nouvel idiome la normalité et l'humanité. Dans son ouvrage, Language (1921; trad. Le langage, 1953), il présente au grand public et aux spécialistes l'étendue, la nature et les apports culturels du langage et de l'écriture. Ce livre fait encore autorité. Appelé à des fonctions universitaires à l'étranger, il quitte le Canada en 1925, mais la maladie met rapidement un terme à sa carrière et son oeuvre majeure, qui devait s'intituler The Psychology of Culture, ne voit jamais le jour.

Sapir publie plus de 400 articles, études et poèmes, et jouit de son vivant d'une reconnaissance internationale. Il est un professeur passionnant et ses écrits ont inculqué à des générations d'universitaires l'importance de concevoir la condition humaine comme un phénomène historique global. À l'occasion du centième anniversaire de sa naissance, des textes inédits ont été publiés, dont une biographie. Aujourd'hui, Sapir est l'anthropologue que nous connaissons le plus.thecanadianencyclopedia

Pour Sapir, la langue et la culture forment un tout indivisible : plus qu’un simple instrument de communication, la langue conditionne la vision qu’une communauté linguistique se fait de la réalité ; elle agit comme une sorte de prisme qui prédispose l’être humain à un certain type d’interprétation du monde. Cette notion est le point de départ de l'œuvre de Benjamin Lee Whorf, et c'est sur elle que se fonde ce que l'on a ensuite appelé « l'hypothèse Sapir-Whorf ». Le résultat de la démarche ethnolinguistique de Sapir fut publié dans Language : An Introduction to the Study of Speech (1921 ; le Langage, une introduction à l'étude de la parole, 1953).

Sapir entreprit une œuvre de pionnier dans la classification des langues indigènes de l'Amérique du Nord. En 1929, il établit que la majorité des langues amérindiennes des États-Unis et du Canada, ainsi que plusieurs langues amérindiennes du Mexique et de l'Amérique centrale, pouvaient se classer en six grandes divisions, ou phyla. Si la plupart des spécialistes tiennent actuellement cette idée pour une simplification excessive, le travail de Sapir n'en constitue pas moins la première tentative de classification des langues amérindiennes d'Amérique du Nord et d'Amérique centrale. Ses principaux essais ont été réunis dans un recueil intitulé Selected Writings of Edward Sapir in Language, Culture and Personality (1949 ; traduit sous le titre Anthropologie, 1967).encarta


hypothèse Sapir-Whorf.

" La langue d'une société humaine donnée organise l'expérience des membres de cette société et par conséquent façonne son monde et sa réalité. "

ERNEST GELLNER


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Il est surtout connu en France pour ses travaux sur les Berbères de l'Atlas marocain, mais son œuvre, qui comprend plus d'une dizaine d'ouvrages, touche bien d'autres domaines. E. Gellner s'impose comme une figure centrale des sciences sociales actuelles

Paris, 9 décembre 1925 - Prague, 5 novembre 1995
théoricien de la modernité et de la société moderne.

Ernest Gellner naît à Paris de parents juifs de langue allemande. La famille quitte Paris pour s'installer à Prague où l'enfant fait ses études dans un lycée anglais (grammar school). Les Gellner doivent fuir la Tchécoslovaquie envahie par l'Allemagne en 1939 et se réfugient alors en Angleterre. À la fin de la guerre, le jeune homme s'engage dans l'armée tchèque, puis retourne à Oxford poursuivre sa formation en philosophie. C'est en Angleterre qu'il enseignera la majeure partie de sa vie. Il sera également connu pour ses recherches anthropologiques et sociologiques. Auteur de plusieurs livres, il s'attaque dans Words and things (1959) à la philosophie linguistique en vogue à l'époque et ce livre contribue à le rendre célèbre.


À la fois philosophe, sociologue et anthropologue, c'est sous cette triple bannière qu'il enseigna pendant une trentaine d'années dans diverses universités et notamment à la London School of Economics. Comme anthropologue, ce sont les Berbères de l'Atlas qui inspirèrent son livre Saints of the Atlas au cours de ses nombreux voyages en Afrique du Nord. agora


Les Saints de l’Atlas, Ernest Gellner

Tenu pour l’initiateur et le chef de file de l’école segmentaire, Ernest Gellner a été copieusement cité, commenté, discuté, mais, de toute évidence, a été peu lu en France et au Maghreb: rares sont ceux qui se sont réellement penchés sur sa monographie, et encore moins nombreux ceux qui ont pris connaissance de l’ensemble de ses travaux dans ce domaine. L’obstacle de la langue et l’absence de traductions y sont très vraisemblablement pour quelque chose.

Cette monographie que Gellner a consacrée aux igurramen Ihansalen du Haut Atlas marocain, et au rôle imparti à ces pieux personnages parmi les tribus d’agro-pasteurs de ces montagnes, a depuis longtemps pris rang parmi les classiques de l’anthropologie.


Pour les études maghrébines, il s’agit de l’ouvrage le plus marquant qui ait été publié au cours des dernières décennies, depuis les grands livres de Berque. Une telle affirmation n’implique aucun parti pris quant aux mérites propres de l’œuvre mais relève du simple constat d’un fait: Saints of the Atlas a eu un écho d’une ampleur sans précédent au Maghreb et qui a d’ailleurs dépassé les frontières de son propre domaine disciplinaire - l’ethnologie - et géographique -le Maroc et le Maghreb.

C’est dire s’il a été commenté, repris, et bien entendu, critiqué. Certaines idées fortement énoncées concernant la nature de la société marocaine et son histoire ont même sur le moment quasiment fait scandale et suscité des prises de positions passionnées. C’est qu’elles touchaient à des questions théoriques importantes pour le chercheur spécialiste du Maghreb, mais particulièrement sensibles aussi, dans le contexte historique de l’époque, pour le citoyen du pays. Ces polémiques ont fait le temps mais le débat scientifique demeure ouvert.

GEORGES DEVEREUX

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Ethnopsychiatry

TOBIE NATHAN


G Devereux


Devereux, un hébreu anarchiste

par Tobie Nathan


Il venait de Hongrie, de Lugoj, en Transylvanie, une région aujourd'hui roumaine où résidaient autrefois d'importantes communautés juives. Il évoquait volontiers la réussite de son neveu, Edward Teller, physicien célèbre que tout le monde savait juif. Quelques psychanalystes, originaires d'Europe de l'Est, rencontrés un jour ou l'autre me disaient qu'ils l'avaient cotoyé aux États-Unis où on le connaissait juif. Et lorsque je le lui demandais, il me répondait, niant l'évidence : "Si j'étais juif, pourquoi est-ce que je le cacherais ?" Il le cachait ! Il le cachait mais l'exhibait tout à la fois, comme le ministre cachait la lettre volée dans la nouvelle d'Edgar Poe. J'appris après sa mort qu'il se nommait en vérité Dobo, Georg Dobo et qu'il était bien juif – en roumain : evreu. Il suffisait donc de prendre la première lettre de son nom, d'y adjoindre le nom de son peuple pour comprendre la fabrication de son nouveau nom. Que transmettait-il ainsi sinon cette expérience profonde qu'il avait sans doute durement acquise : l'appartenance n'est pas une identité mais un cœur, à la fois indispensable et fragile – qui donc exhibe son viscère à la vue de tous ? Le cœur, on ne peut l'apercevoir qu'à la mort, et encore… après dissection ! Le "disséquer", c'était bien ce qu'il m'avait contraint à faire. Mais après ce travail, je pouvais saisir les messages qu'il avait semés tout au long de son œuvre.

" … la possession d'une identité est une véritable outrecuidance qui, automatiquement, incite les autres à anéantir non seulement cette identité, mais l'existence même du présomptueux… "

Ainsi débute un de ses plus brillants articles cliniques. Mais en modifiant son nom, en dissimulant son appartenance culturelle, il ne souhaitait pas seulement se défendre, il lui fallait aussi entreprendre, installer solidement sa pensée – ou plutôt son inspiration – dans l'âme même de ses élèves – ne fût-ce que dans un seul… Car se cacher, ce n'était pas seulement se défendre, c'était aussi attaquer : " … la renonciation, aussi bien que le déguisement de l'identité sont à la fois défensifs et offensifs. La coloration protectrice du tigre ou du léopard le cache à la fois de ses ennemis et de sa proie. " L'identité culturelle serait donc, selon cet enseignement, cette source où s'abreuvent les forces vives de la personne, mais aussi cet organe fragile, toujours susceptible d'être attaqué par les autres , les étrangers. Cela, il ne l'a pas écrit – et comment l'aurait-il pu ? – mais il l'a démontré au travers des arcanes infinies de ses textes.


Par Tobie Nathan dans l'Encyclopædia Universalis France (1999)
Georges DEVEREUX 1908-1985


Né à Lugós, petite ville de Transylvanie alors hongroise, d’un père avocat socialiste, homme tranquille et doux, et d’une mère germanophile, Georges Devereux était âgé de dix ans lorsque, sa région devenant partie intégrante de la Roumanie, il fut obligé, du jour au lendemain, de changer de langue pour ses études. Il ne s’y soumit qu’à contrecœur et devait refouler totalement, par la suite, la langue roumaine. La mort d’un frère, d’un an son aîné, survenue alors qu’il était lui-même adolescent le bouleversa si profondément qu’il lui sembla toujours vivre à la fois sa propre vie et celle du disparu. Événement sans doute décisif chez un savant qui devait cumuler successivement la maîtrise de plusieurs disciplines hétérogènes et avoir, en quelque sorte, plusieurs vies intellectuelles. Très doué pour la musique, il se destine d’abord à une carrière de pianiste de concert, mais les séquelles d’un accident à la main droite le contraignent à changer d’orientation. Jusqu’à la fin de sa vie, il continuera cependant à composer des œuvres pour piano. À l’âge de dix-huit ans, refusant de faire son service militaire dans l’armée roumaine, il vient en France étudier la physique avec Marie Curie et Jean Perrin. Il espère y découvrir des certitudes pour le protéger des contradictions qui déchiraient son milieu d’origine; mais c’est précisément cette année-là que Heisenberg et Bohr avancent leur théorie de l’indéterminisme, qui devait par la suite avoir sur lui une influence profonde.

Rêvant alors de voyages lointains, il passe un diplôme de malais à l’École des langues orientales, ce qui le conduit à suivre les enseignements d’ethnologie de Marcel Mauss, de Lucien Lévy-Bruhl et de Paul Rivet. Étudiant extrêmement brillant, il obtient en 1932 une bourse de la Fondation Rockefeller pour ses recherches de terrain. Il part d’abord pour les États-Unis, chez les Indiens Hopi, et fait la connaissance de plusieurs grands anthropologues américains tels que R.H. Lowie et A.L. Kroeber; puis il passe dix-huit mois chez les Sedang Moï du Vietnam. À son retour, devant la xénophobie déclenchée par l’affaire Stavisky, il se rend de nouveau aux États-Unis pour préparer une thèse de doctorat sur les Indiens Mohave de Californie, sous la direction de Kroeber. Naturalisé américain, il fait la guerre dans la marine, où il obtient le grade de lieutenant. À son retour à Paris, il entreprendune formation psychanalytique avec Schlumberger; il poursuit son analyse, un bref moment, avec Geza Róheim, à New York, puis avec Jokl à Topeka (Kansas), la Meninger Clinic de cette ville étant alors l’une des deux seules institutions américaines permettant à un non-médecin d’acquérir une formation psychanalytique. Jusqu’en 1959, il partage son temps entre sa propre formation et l’enseignement de l’anthropologie dans diverses universités des États-Unis. Il s’installe en 1959 comme psychanalyste, à New York. En 1962, sollicité par Claude Lévi-Strauss et par Roger Bastide, il est chargé d’enseigner l’ethnopsychiatrie à l’École pratique des hautes études de Paris. Interrompant son activité clinique, il se consacrera jusqu’à sa mort à cette discipline qu’il a créée. Privé de terrain ethnologique, il se met, à l’âge de cinquante ans, à apprendre le grec classique et devient rapidement un des meilleurs spécialistes de la mythologie grecque.

La vie de Georges Devereux a été une succession de spécialisations très approfondies: d’abord la musique, puis les mathématiques et la physique, ensuite l’ethnologie et la psychanalyse et, pour finir, les études grecques. De plus, il parlait à la perfection sept langues: le hongrois (et le roumain dans son enfance), l’allemand, le français, l’anglais, le malais et le sedang. Homme d’une intelligence extraordinairement aiguë, passionné et batailleur, à la mode hongroise, mais, aussi, malicieux et intuitif, il détestait la banalité et a introduit des idées originales et fécondes dans un domaine où l’on croyait depuis longtemps révolue l’ère des grands pionniers. Il a défini l’ethnopsychiatrie qu’il a fondée comme une psychopathologie soucieuse de prendre en compte la culture du patient. À travers une douzaine d’ouvrages et plus de deux cent cinquante articles, il en a décrit les principales perspectives.

Dans Mohave Ethnopsychiatry, G. Devereux a donné une description minutieuse de la pensée psychiatrique d’une société, celle des Indiens Mohave de Californie. Il a montré que toutes les cultures ne s’intéressaient pas avec la même intensité à la psychopathologie et voyait dans cet intérêt la marque du respect que porte une société à l’individu. Il aimait à dire que ce sont les Mohave qui l’avaient véritablement initié à la psychanalyse. Son ouvrage intitulé Psychothérapie d’un Indien des plaines montre la nécessité d’un appareillage conceptuel spécifique pour mener à bien une psychothérapie authentique d’un patient appartenant à une culture différente et indique des pistes pour l’utilisation rationnelle de la culture d’un tel sujet. Dans Study of Abortion in Primitive Societies, G. Devereux démontre que, si l’on dressait la liste complète des fantasmes décrits par les psychanalystes, elle correspondrait point par point à la liste des rites et des coutumes décrits par les ethnologues. Il en conclut que la psychanalyse et l’ethnologie donnent deux points de vue sur une même réalité: l’un du «dedans», l’autre du «dehors» — hypothèse qu’il reprendra de manière plus systématique dans Ethnopsychanalyse complémentariste. Son premier livre paru en français, Essais d’ethnopsychiatrie générale, propose une approche et une classification spécifiquement ethnopsychiatriques de la réalité clinique, tandis que son ouvrage intitulé De l’angoisse à la méthode dans les sciences du comportement présente une méthodologie fondée sur l’analyse de la distorsion provoquée par l’observé sur l’observateur. Cette méthodologie, conçue à partir de la clinique psychanalytique, semble être la seule qui convienne aux sciences humaines, dans lesquelles la véritable objectivité de l’observation fait disparaître le sujet même de l’observation, c’est-à-dire l’humain. Dans ses derniers livres, consacrés à l’analyse des mythes grecs, G. Devereux a abondamment montré que la mythologie constituait un réservoir de solutions aux problèmes psychiques — une chambre froide de l’inconscient — où puiser fantasmes et mécanismes de défense.

S’adonnant peu à la vie mondaine, préférant les petits séminaires fermés aux grandes conférences parisiennes, Georges Devereux n’a formé qu’une poignée de chercheurs. Sa pensée cosmopolite et réaliste, particulièrement adaptée aux sociétés modernes, polyculturelles, n’a commencé à recevoir une large audience que dans les années quatre-vingt.

LEVY BRUHL


LIVRE
TEXTES
PRIMITIFS
INTRODUCTION
ETHNOLOGIE
REVUE
ANTHROPOLOGIE
SOCIOLOGIE


"Si, l'on admet l'étroite parenté de notre folklore avec les mythes et les contes des primitifs..., c'est donc une même mentalité qui s'exprime en lui et en eux."


Paris, 10 avril 1857 – 13 mars 1939

Sociologue qui, après des travaux de philosophie, publie un ouvrage sur la Morale et la science des mœurs (1903) ; Lévy-Bruhl critique les morales théoriques, opposant un relativisme sociologique, une science des mœurs ; après avoir analysé la morale des « peuples primitifs », il en étudie la vie mentale et religieuse. Il est amené à se nuancer dans ses Cahiers (1949) où il affirme que la pensée mystique est présente dans tout esprit humain, quoique plus facile à observer chez les primitifs.


Reçu 1er en 1879 à l’agrégation de philosophie, il publie en 1884 deux thèses de doctorat L’idée de la responsabilité et L’idée de Dieu dans Sénèque où il engage une réflexion sur la morale comme science de la différence des mœurs, dont il déduit la formule : « il n’y a pas et ne peut y avoir de morale théorique ». Cette perspective, qui remet en cause la notion de « nature humaine », le conduit à poser le problème des racines sociales de la raison, où la structure du groupe déterminerait celle de la pensée. Mentalité occidentale et mentalité primitive s’évaluent alors dans leurs spécificités et non plus en termes de hiérarchie, comme le développent des ouvrages tels que La mentalité primitive (1922) ou La mythologie primitive (1925).

En exposant que le mystique et l’émotionnel ne s’opposent pas au rationnel mais constituent une manière propre d’appréhender le monde, Lévy-Bruhl participe au renouvellement du regard porté sur les différents peuples et ouvre la voie à l’extension de la notion de culture.culture


Lucien Lévy-Bruhl a plus de cinquante ans et une œuvre philosophique appréciable lorsqu'il se lance dans une enquête anthropologique qui l'occupera exclusivement jusqu'à sa mort, soit pendant une trentaine d'années. Six livres jalonnent ce labeur obstiné, qui gravite autour d'un unique concept, la mentalité primitive. Œuvre inclassable, entre ethnographie et philosophie : bien que ces ouvrages se présentent comme la collection et l'analyse de ce qu'il appelait des «faits de mentalité primitive», il ne s'agissait pas pour lui «d'apporter une pierre à l'édifice de cette science spéciale» (l'ethnologie), comme il l'écrit au grand anthropologue britannique, E. E. Evans-Pritchard, en 1934 : «J'avais l'ambition d'ajouter quelque chose à la connaissance scientifique de la nature humaine en utilisant les données de l'ethnologie.» De fait, l'érudition ethnographique de Lévy-Bruhl ne ressemble guère à celle d'un Marcel Mauss. Bien que proche de l'école de Durkheim, il poursuit d'autres fins et, en dépit de leur proximité intellectuelle, Mauss était réticent à ce qu'il percevait comme une orientation insuffisamment sociologique. Lévy-Bruhl est en effet indifférent au «fait social total». Il ne parle guère des institutions sociales, il ne prétend pas décrire des formes de vie sociales, des cultures, ni en dégager les structures. Son enquête est concentrée sur un mode de pensée («mentalité») autre, elle relève de la psychologie philosophique plus que de l'ethnologie. Néanmoins, elle laisse une empreinte profonde sur les sciences sociales. Lévy-Bruhl aura articulé un problème qui est toujours nôtre et la fécondité de son œuvre, jusque dans son impasse sera reconnue par des savants aussi divers qu'Evans-Pritchard, Maurice Leenhart, Lucien Febvre ou Cornelius Castoriadis,...
DE LARA
beta puf

MARCEL MAUSS


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JOURNAL
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CLASSIQUE
DON
ETHNO-ANTHROPOLOGIE
OEUVRE
ETUDE



"On se donne en donnant." - Essai sur le don

"Il n'existe pas de peuples non civilisés. Il n'existe que des peuples de civilisations différentes."


Épinal, 10 mai 1872 - Paris, 1er février 1950


Père de l'ethnographie française, Marcel Mauss a exercé une influence profonde sur les sciences sociales et humaines et a légué un héritage intellectuel d'une richesse inépuisable. Spontanément, on l'identifie à Émile Durkheim (1854-1917), son oncle maternel et son maître. Né dans une famille de négociants et de rabbins, Mauss, après une agrégation de philosophie (1895), s'oriente vers la sociologie religieuse et acquiert, à l'École pratique des hautes études, de solides connaissances en philologie, en histoire des religions et aussi en ethnologie.

Son premier grand travail, réalisé en collaboration avec Henri Hubert (1872-1927), porte sur " la nature et la fonction du sacrifice " (1899). L'essai paraît dans L'Année sociologique que Durkheim vient de fonder et dont Mauss est l'un des plus actifs collaborateurs. À l'EPHE, il est chargé, en 1901, de l'enseignement de “l'Histoire des religions des peuples non-civilisés". Les recherches qu'il entreprend ont pour objet les manifestations rituelles de la vie religieuse et pour objectif l'élaboration d'une théorie du sacré, mais s'élargissent bientôt pour toucher à la théorie de la connaissance. La Grande guerre, que Mauss, engagé volontaire, effectue comme interprète, emporte Durkheim, son fils André et plusieurs collaborateurs de L'Année sociologique. Après l'Armistice, Mauss prend la relève, relance la revue et, en collaboration avec Lucien Lévi-Bruhl et Paul Rivet, fonde en 1925 l'Institut d'ethnologie de Paris, autour duquel se constitue une véritable école qui organise, en Afrique surtout, les premières grandes expéditions ethnologiques. Il est élu en 1930 au Collège de France (chaire de sociologie).

Parmi ses écrits, le plus fameux est son Essai sur le don (1925). Marcel Mauss est un savant, mais c'est aussi un militant. Impliqué très tôt dans l'action politique, du côté des dreyfusards et des socialistes, il collabore au Mouvement social et participe à la mise sur pied de la Société nouvelle de librairie et d'édition. Une fois professeur, il poursuit ses activités au sein du mouvement coopératif et du parti socialiste et publie de nombreux articles dans l'Humanité, dont il est l'un des fondateurs. Après la guerre, il entreprend la rédaction d'un grand ouvrage sur la Nation et après avoir publié ses "Observations sur la violence" dans la Vie socialiste, élabore le plan d'un livre sur le bolchevisme.

La grande force de Mauss est sa capacité de s'adapter aux réalités nouvelles tout en demeurant fidèle à ses convictions (et à son ami Jaurès) : il critique le bolchevisme sans renier son adhésion au socialisme ; il s'intéresse à la question nationale tout en demeurant internationaliste ; enfin, comme d'autres pacifistes, il veut éviter la guerre, mais il est le premier à dénoncer le fascisme. Ses Écrits politiques comprennent de précieuses "appréciations" où se mêlent l'ardeur du savant et celle du militant.

Marcel Fournier
professeur titulaire du département de sociologie de l'université de Montréal


Neveu et proche collaborateur d’Émile Durkheim, fondateur de l’École française de sociologie, Marcel Mauss a exercé une influence décisive sur le développement des sciences sociales. Fondateur de l’ethnologie, il a formé une brillante génération de chercheurs, dont Claude Lévi-Strauss, Marcel Griaule, Michel Leiris, Alfred Métraux ou Georges Balandier. Après des études de philosophie, Marcel Mauss s’initia à l’anthropologie religieuse. En 1899, il publia, avec Henri Hubert, ses premières recherches (Essai sur la nature et la fonction du sacrifice) dans L’Année sociologique, revue fondée par Émile Durkheim, dont il devint l’un des principaux rédacteurs. Il est chargé, en 1901, de l’enseignement de l’histoire des religions des peuples non civilisés à l’École pratique des hautes études. En 1924, il publia Essai sur le don et participa à cette même époque à la fondation de l’Institut français de sociologie et, en 1926, à celle de l’Institut d’ethnologie avec Lucien Lévy-Bruhl et Paul Rivet. En 1930, il est élu à la chaire de sociologie du Collège de France où il enseigna jusqu’en 1942. Socialiste, il fut avec Jean Jaurès l’un des fondateurs du journal L’Humanité ainsi que l’auteur de nombreux écrits politiques (réédités en 1997).imec

VLADIMIR JANKELEVITCH


INA
NORMALE SUP
CITATIONS
BIOGRAPHIE
PHILO
ARCHIVE
MUSIQUE
EXTRAIT
AKADEM


"Le mourant est dans la situation d'un homme qui sort de chez soi sans la clef et ne peut plus rentrer parce que la porte fermée ne s'ouvre que du dedans." - La mort

"La mort est la maladie des bien portants et des malades. Quand on n'est pas malade, on est encore quelqu'un qui doit mourir."- Extrait d'une interview Le Monde - 1971

"On peut déclamer sa maladie ou réciter la mort des autres, mais sa mort propre, on la meurt toujours avec naturel." - Le je-ne-sais-quoi et le presque-rien

"Philosopher, c'est se comporter vis-à-vis de l'univers comme si rien n'allait de soi."

Sa Vie
Né en 1903 à Bourges, de parents russes, il entre en 1922 à 1'École normale supérieure. Il s'engage dans la Résistance en 1939, et, après la Libération, devient professeur de philosophie morale à la Sorbonne.

Sa pensée
Procédant par variations autour de quelques thèmes dominants - le temps et la mort, la pureté et l'équivoque, la musique et l'ineffable - la philosophie de Jankélévitch s'efforce de retraduire, dans l'ordre du discours, la précarité de l'existence. C'est tout d'abord l'essence très fragile de la moralité qui retient l'attention du philosophe : la fugace intention morale n'est qu'un « Je-ne-sais-quoi», constamment menacé de déchéance, c'est-à-dire de chute dans l'impureté. Seul l'amour en effet, inestimable dans sa générosité infinie, confère une valeur à tout ce qui est. Apaisante et voluptueuse, la musique témoigne elle aussi de ce « presque-rien » - présence éloquente, innocence purificatnce - qui est pourtant quelque chose d'essentiel. Expression de la « plénitude exaltante de l'être » en même temps qu'évocation de 1'« irrévocable », la musique constitue l'image exemplaire de la temporalité, c'est-à-dire de l'humaine condition. Car la vie, « parenthése de rêverie dans la rhapsadie universelle », n'est peut-être qu'une « mélodie éphémère » découpée dans l'infini de la mort. Ce qui ne renvoie pourtant pas à son insignifiance ou à sa vanité : car le fait d'avoir vécu cette vie éphémère reste un fait éternel que ni la mort ni le désespoir ne peuvent annihiler.(mort en 1985)

Son oeuvre
Traité des vertus (1936); Debussy et le mystére de I'instant (1950); Le Je-ne-sais quoi et le presque-rien (1957); Le Pur et I'impur (1960); La Mort (1966); L 'Imprescriptible (1970).

CLAUDE LEVI STRAUSS


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"La fonction primaire de la communication écrite est de faciliter l’asservissement."

"Rien ne ressemble plus à la pensée mythique que l'idéologie politique." - Extrait de l’ Anthropologie structurale

"La langue est une raison humaine qui a ses raisons et que l'homme ne connaît pas." - La pensée sauvage

"Le moi n'est pas seulement haïssable : il n'a pas de place entre nous et rien." - Tristes tropiques

"Le monde a commencé sans l’homme et il s’achèvera sans lui." - Tristes Tropiques

"Le savant n’est pas l’homme qui fournit les vraies réponses, c’est celui qui pose les vraies questions." - Le Cru et le cuit

Claude Lévi-Strauss est assurément l'un des grands penseurs du XXe siècle. Il est né en 1908 et après des études de philosophie, il s'est tourné vers l'ethnologie : en 1935, il part pour le Brésil comme professeur de sociologie à l'Université de São Paulo. Au cours des années qui vont suivre, il va étudier les tribus indiennes de l'Amazonie. C'est le récit de ses voyages à l'intérieur de ces sociétés dites « primitives » qu'il racontera, en 1955, dans le livre qui l'a rendu célèbre, Tristes Tropiques.

Exilé à New York pendant la guerre, entre 1941 et 1945, il s'attache à une réflexion théorique sur les systèmes matrimoniaux et il en fera le sujet de sa thèse, qui paraîtra en 1949 : les Structures élémentaires de la parenté. Avec ce livre, et avec les quatre volumes de la série des Mythologiques, il acquiert une influence considérable et le structuralisme dont il se fait le théoricien rayonnera dans tous les domaines de la recherche : aussi bien chez les philosophes, les sociologues, les historiens que chez les spécialistes de l'histoire des religions ou les critiques littéraires.



La véritable contribution des cultures ne consiste pas dans la liste de leurs inventions particulières, mais dans l'écart différentiel qu'elles offrent entre elles. Le sentiment de gratitude et d'humilité que chaque membre d'une culture donnée peut et doit éprouver envers toutes les autres ne saurait se fonder que sur une seule conviction : c'est que les autres cultures sont différentes de la sienne, de la façon la plus variée ; et cela même si la nature dernière de ces différences lui échappe ou si, malgré tous ses efforts, il n'arrive que très imparfaitement à la pénétrer.

Si notre démonstration est valide, il n'y a pas, il ne peut y avoir une civilisation mondiale au sens absolu que l'on donne souvent à ce terme, puisque la civilisation implique la coexistence de cultures offrant entre elles le maximum de diversité et consiste même en cette coexistence. La civilisation mondiale ne saurait être autre chose que la coalition, à l'echelle mondiale, de cultures préservant chacune son originalité.culturesfrance

L'organisation sociale et la parenté
Comme tout ethnologue, Lévi-Strauss commence par rédiger une monographie consacrée à une population au sein de laquelle il a vécu et qu'il a étudiée sur le terrain, les Nambikwaras des plateaux du Brésil central; il fera le récit de son séjour dans Tristes Tropiques. Mais son ambition est plus grande, et il veut faire œuvre de sociologie comparée en présentant «une introduction à une théorie générale des systèmes de parenté». Pour lui, c'est la prohibition de l'inceste qui fonde la possibilité de toute société, puisque cet interdit relève à la fois de la nature et de la culture. Les solutions pour satisfaire à cette interdiction définissent la nature de l'échange matrimonial, qui est «le passage du fait naturel de la consanguinité au fait culturel de l'alliance». Les structures élémentaires de la parenté peuvent être produites par l'échange restreint, par lequel les femmes d'un groupe sont cédées aux hommes d'un autre groupe et réciproquement, ou par l'échange généralisé, qui fait intervenir plusieurs groupes. Grâce à une impressionnante culture ethnographique (qui porte également sur les systèmes indien et chinois), l'anthropologue démontre que l'échange généralisé est la règle de l'échange.

Lévi-Strauss se place d'emblée sur deux registres. Il élabore, en premier lieu, une synthèse théorique et analytique du domaine de la parenté. C'est par l'échange des femmes entre groupes spécifiques que se construisent et se perpétuent la société et l'espèce humaine. Le second champ d'investigations est bien plus ambitieux, car il propose une nouvelle méthode, inspirée de la phonologie structurale et même de la psychanalyse, pour expliquer les mécanismes symboliques et, par conséquent, sociaux. C'est en fait à une théorie générale de l'échange et de la communication que l'anthropologue nous convie: les signes, les femmes et les biens s'échangent et permettent ainsi, par des combinaisons structurées, de construire inconsciemment les relations sociales, d'ordre religieux (mythes et rites), économique et familial.

Fort de son expérience et de sa connaissance des anthropologies américaine et anglo-saxonne, Lévi-Strauss popularise cette discipline en France, et conclut que «l'anthropologue est l'astronome des sciences sociales: il est chargé de découvrir un sens à des configurations très différentes, par leur ordre de grandeur et leur éloignement, de celles qui avoisinent immédiatement l'observateur». Par la suite, Lévi-Strauss donnera à sa démarche le nom d'«anthropologie structurale».
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Claude Lévi-Strauss, anthropologue, père du structuralisme

Peu de savants se sont aventurés aussi loin que Claude Lévi-Strauss dans l'exploration des mécanismes cachés de la culture. Par des voies diverses et convergentes, il s'est efforcé de comprendre cette grande machine symbolique qui rassemble tous les plans de la vie humaine, de la famille aux croyances religieuses, des oeuvres d'art aux manières de table. Le paradoxe des très grandes oeuvres, celles qui sont vraiment décisives et novatrices, est de pouvoir se caractériser en peu de mots. Ainsi pourrait-on dire qu'il déchiffra le solfège de l'esprit. A tout le moins, il s'en approcha, et de fort près, à force de rigueur et d'invention conceptuelle

Parler d'un solfège de l'esprit n'est pas seulement le prolongement de cette métaphore musicale toujours présente dans l'oeuvre de l'anthropologue. Or il faut entendre cette formule littéralement. Même si nous chantions, quotidiennement, les ritournelles de la vie en société, même si nous connaissions par coeur les mélodies des mythes ou des mariages, nous ne savions pas ce qui organisait ces systèmes. Notre conscience ne nous révèle rien, spontanément, des processus qui sont à l'oeuvre dans le vaste domaine de la symbolique sociale. C'est pourquoi nous ignorions leurs règles de fonctionnement, les lois de leurs combinaisons. Il nous manquait un solfège.

Derrière la diversité des mélodies, celui-ci explicite les règles qui les engendrent : accord, renversement, transformations. Il définit des formes (canon, fugue, sonate...). Il n'est pas faux de dire que la démarche de Claude Lévi-Strauss visait un but analogue. Ce qui l'attirait avant toute chose était de découvrir les organisations cachées, les lois sous-jacentes au chatoiement des apparences sociales. Il était de ceux qui pensent à la géologie en contemplant un paysage ou songent aux classements botaniques face aux massifs de fleurs. C'est pourquoi, derrière le foisonnement déconcertant des règles de parenté, des totems ou des mythes, derrière l'apparent tohu-bohu des échanges économiques et des créations artistiques, il s'est consacré à découvrir, plus qu'une partition unique et isolée, certaines des structures qui les engendrent, indépendamment de la volonté des acteurs et de leurs consciences.

Cette démarche, toujours semblable en son fond, connut plusieurs époques et une succession de points d'application. Elle s'attacha d'abord à la parenté, dont Claude Lévi-Strauss, dans sa thèse, abandonna la face visible pour en dégager les "structures élémentaires". Elle se focalisa ensuite sur le totem, dont il éclaira l'énigme en quittant le terrain des analogies apparentes pour mieux saisir les jeux globaux. Elle se fixa longuement sur la mythologie, dont quatre volumes monumentaux, de 1964 à 1971, scrutèrent les transformations et le fonctionnement propre, indépendant des décisions individuelles, des langues, des peuples, voire des lieux et des temps. Ce souci des structures, des combinatoires, des codes de transformation, rapproche Claude Lévi-Strauss des scientifiques, principalement des mathématiciens. Il le rattache aussi à la lignée des philosophes qui, de Platon à Kant, ont reconnu la place centrale des processus formels.

Les mythes "se pensent entre eux"

Là se trouve le coeur de l'oeuvre, et ce qu'elle a, à sa manière, de vertigineux. Car, dans l'analyse de ces milliers de mythes qui "se pensent entre eux", se répondent sans se connaître, se combinent sans que personne l'ait décidé, on voit s'esquisser des procédures mentales universelles. Cette approche d'un solfège de l'esprit humain prolonge ou accompagne le schématisme de Kant, la linguistique structurale de Roman Jakobson ou, en psychanalyse, la théorie lacanienne du signifiant. Le résultat est d'autant plus impressionnant que cette analyse convoque des peuples et des cultures sans contacts connus les uns avec les autres. L'historien - comme Georges Dumézil, féru lui aussi de perspective structurale - ne compare que des mythes issus de peuples entretenant des liens attestés. En s'affranchissant de cette limite, en confrontant, par exemple, les mythes amérindiens avec ceux du Japon, Lévi-Strauss a ouvert des perspectives théoriques qui intéressent, au-delà de l'ethnologie restreinte, l'anthropologie générale, l'étude de l'esprit des hommes.

Sans doute est-ce là une marque persistante, à travers détours et exils, de son attachement profond à la rigueur des philosophes. Ils ne cessèrent en fait d'avoir sa préférence. Très jeune, cet enfant d'artiste (son père était peintre) porta son attention vers les concepts. Il choisit en 1927 la philosophie. Agrégé, il commença à l'enseigner en 1932. L'ennui toutefois le gagna vite, et le désir de "l'expérience vécue des sociétés indigènes" l'emporta : il partit en 1935 pour Sao Paulo, où il enseigna durant trois ans en menant plusieurs missions d'étude chez les Bororo, puis les Nambikawara, en compagnie de Dina Dreyfus, sa première femme, épousée en 1932.

Ils se séparèrent à leur retour en France, en 1939, et l'anthropologue connut ensuite deux autres mariages, en 1945 et en 1954. Révoqué de l'enseignement au titre des lois antijuives de Vichy, il se retrouva à New York, où il fréquenta les surréalistes, et se lia avec Jakobson, dont l'apport fut déterminant dans la construction de son oeuvre.

L'après-guerre fut une période instable pour ce chercheur dont les oeuvres maîtresses commençaient seulement à être imprimées et que les institutions savantes ne reconnaissaient pas encore. Attaché culturel à New York, puis en mission en Inde et au Pakistan pour l'Unesco, il fut nommé en 1950 à l'Ecole pratique des hautes études avec l'appui de Dumézil. En 1955, Tristes Tropiques le fit connaître du grand public. Journal de voyage soutenu par une écriture limpide et sensible, méditation sur le savoir et sur l'époque d'une grande liberté de ton, le livre est une réussite littéraire et devint aussitôt un succès de librairie, bientôt une référence. Bien des pages de ce livre appartiennent depuis aux anthologies en usage dans les classes. On y découvre un voyageur déjà préoccupé des désastres de la planète, tourmenté par la destruction de la diversité humaine, soucieux d'écologie bien avant que l'époque ne se saisisse du terme. On discerne également son penchant pour le bouddhisme et sa réticence envers l'islam. Cette dernière est si forte que certaines pages de Tristes Tropiques, peu remarquées à l'époque, vaudraient sûrement à leur auteur de virulentes protestations si elles paraissaient aujourd'hui.

Après la publication d'Anthropologie structurale (1958) et l'élection au Collège de France (1959), Lévi-Strauss déploya une activité exceptionnelle d'organisateur et d'auteur qui lui valut une reconnaissance internationale croissante. Après La Pensée sauvage (1962) et les quatre volumes des Mythologiques, il devint évident que cette oeuvre était l'une des grandes de son siècle. Il est désormais difficile de parler de l'homme, de la société, des échanges sans tenir compte de son apport.

La voie des honneurs, parallèlement, se poursuivit. En 1973, Claude Lévi-Strauss fut élu à l'Académie française, il accompagna François Mitterrand au Brésil en 1985, ses collections d'objets furent exposées au Musée de l'homme en 1989, ses photographies du Brésil éditées en 1994, son 90e anniversaire célébré par des numéros spéciaux. En 2005, l'Unesco fêta les 60 ans de sa fondation en confiant à son ancien collaborateur un discours d'ouverture qui restera, bien que l'orateur ait alors approché le siècle, un modèle de pertinence et de lucidité. Il y rappela notamment, en se référant à Rousseau - l'un de ses maîtres, avec Montaigne -, les menaces que notre expansion effrénée fait peser sur la nature et sur l'humanité. Car Claude Lévi-Strauss, en fin de compte, ne dissociait pas la défense de la diversité culturelle et celle de la diversité naturelle.

Dans une époque pressée, confuse, massivement portée à la veulerie et au simplisme, l'homme passait fréquemment pour distant. Tous ceux qui eurent la chance de l'approcher peu ou prou savent combien cet esprit universel, profondément attaché à la dignité de tous peuples, savait être proche, amical, fidèle et chaleureux, surtout si l'on avait su tenir le coup sous son regard, le plus acéré qui fût. Hautain? Non. Seulement exigeant, suprêmement intelligent, et peu enclin au mensonge. Cela fait évidemment beaucoup de défauts, surtout si l'on est en outre l'auteur d'une des oeuvres majeures du XXe siècle. Dans la cacophonie de l'heure, une partition exemplaire. Et l'élégance altière, à côté du solfège, d'un musicien de l'esprit.

Roger-Pol Droit lemonde



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