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ERICH AUERBACH


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MIMESIS



Il est l'auteur de travaux sur Dante, le symbolisme chrétien, la littérature latine médiévale, la littérature française. Il est surtout universellement connu depuis la publication, en 1946, de Mimésis : la représentation de la réalité dans la littérature occidentale


Ayant survécu à la première guerre mondiale malgré une sérieuse blessure, ayant échappé à la persécution nazi grâce à un exil suffisamment précoce, Erich Auerbach est mort le 13 octobre 1957.

Né 9 novembre 1892 à Berlin la même année que Walter Benjamin, qui fut son ami et qui ne survécut pas au nazisme, Auerbach eut la chance de quitter l’Allemagne aussitôt que le pouvoir lui retira son poste à l’université de Marbourg, en 1935. Son statut d’ancien volontaire de 1914 n’avait que retardé son éviction. Réfugié d’abord en Italie, il se vit offrir un poste à Istanbul, où la réforme kémalienne exigeait la formation d’une université à l’occidentale.

C’est dans cette ville qu’Auerbach écrit le livre grâce auquel son nom reste connu : Mimésis, ou la représentation de la réalité dans la littérature occidentale, publié en 1946. Dans la dernière page de ce livre, Auerbach explique ses lacunes par l’absence à Istanbul « d’une bibliothèque bien pourvue pour les études européennes », mais il ajoute que ce manque est peut-être précisément ce qui a rendu possible une si audacieuse entreprise : « si j’avais été en mesure de m’informer sur tout ce qui a été publié sur tant de sujets, je n’aurais peut-être jamais pu commencer à l’écrire. »

La vie de cet allemand en exil, de ce juif assimilé auquel la persécution, comme le disait Primo Levi, rendait la conscience de son origine, est comme déraillée de sa voie initiale. Né à Berlin en 1892 d’une famille de commerçants, il est élève au lycée français ; à l’université, il entreprend des études de droit, puis de philosophie et de philologie, interrompues par la guerre ; en 1918 il reprend ses études, cette fois-ci de philologie seulement. Reçu docteur en 1921, il entame une carrière de bibliothécaire, mais poursuit ses recherches et publie des traductions, dont celle de La Scienza nuova de Giambattista Vico, qui sera toujours l’un de ses auteurs phares. Un voyage en France et en Italie, en 1926, le confirme sans doute dans son intérêt pour les langues et les civilisations romanes, et pas seulement pour leurs passé : c’est alors qu’il écrit un article sur Marcel Proust.

De 1926 à 1929, Auerbach écrit sa première grande œuvre : une thèse sur Dante poète du monde terrestre, soutenue en avril 1929 à Marbourg, qui lui ouvre les portes du professorat. Il tente de succéder à Curtius à Heidelberg, échoue, puis succède à Spitzer à Marbourg. Mais la législation antisémite le frappe six ans après son doctorat, et brise une carrière qui promettait d’être des plus conformes à la tradition de la Romanistik allemande. Comme le philosophe Karl Löwith, Auerbach se réfugie d’abord à Rome et à Florence, d’où il écrit quelques lettres à Walter Benjamin, à Paris. Ces lettres, récemment traduites en français dans Les Temps Modernes par Robert Kahn, furent saisies par la Gestapo dans le studio parisien de Benjamin en 1940, puis tombèrent aux mains de l’Armée Rouge en 1945, et furent retrouvées en 1988 par un chercheur est-allemand, Karlheinz Barck. Ce sont des pages émouvantes, où Auerbach se réjouit de découvrir un article de Benjamin dans un journal suisse : « Quelle joie ! Que vous soyez encore là, que vous écriviez, et que cette tonalité rende la nostalgie de ce que fut notre pays. » Mais aussi des pages éclairantes sur la pensée profonde d’un critique assez réticent devant les grands systèmes et les grands enjeux politiques. En janvier 1937, désormais installé à Istanbul, il décrit à son ami la situation d’un pays gouverné par ce qu’il appelle un « nationalisme anti-traditionnel », caractérisé par la double volonté d’effacer toute tradition culturelle musulmane et d’obtenir une modernisation technique à l’européenne, « afin de vaincre avec ses propres armes cette Europe détestée et admirée ». Le résultat en est, aux yeux d’Auerbach, « un nationalisme au superlatif et en même temps une destruction du caractère historique national. » Contradiction capitale, qui lui semble représenter le plus grand danger, au point qu’il rapproche la Turquie de 1937 à l’Allemagne nazi, à l’Italie fasciste (« et sans doute la Russie ? », ajoute-t-il avec un point d’interrogation). Ce qui lui semble apparenter ces régimes, c’est qu’ils collaborent à un immense projet de destruction des identités, tout en exacerbant l’identitarisme national : « Il m’apparaît de plus en plus clairement que la situation mondiale actuelle n’est rien d’autre qu’une ruse de la Providence, pour nous amener d’une manière douloureuse et sanglante à l’Internationale de la trivialité et à l’espéranto de la culture. J’en ai déjà eu l’intuition en Allemagne et en Italie, au regard de l’effroyable inauthenticité de la Blubopropaganda [Blut und Boden, terre et sang]. Mais ce n’est qu’ici que cela devient presque une certitude. » Cet enchaînement paradoxal, entre la remontée délirante vers l’origine identitaire et la descente irrésistible vers l’indistinction universelle, c’est ce qui a dû terrifier le juif allemand, patriote trahi par sa patrie. C’est aussi ce qui inquiétait au plus haut point l’héritier conscient et désabusé de l’historicisme, sentant la culture également menacée par l’affirmation tautologique de l’identité et par la suppression de toute différence entre les civilisations. Entre ces deux principes destructeurs, la culture était écrasée. Culture conçue comme différence et comme échange, comme analyse de la seule réalité pouvant faire l’objet d’un véritable savoir : non pas une abstraite idée d’humanité, mais le devenir concret des nations dans leur histoire.

Ce souci profond d’Auerbach n’apparaît pas de façon militante dans ses œuvres. Mais c’est ce qui le rend d’actualité aujourd’hui, à l’heure où se pose pour nous, d’une manière certes différente qu’en 1937, la question du mondialisme et des identités. L’espace pour ainsi dire intermédiaire qu’Auerbach voyait se réduire sous ses yeux, entre l’agressivité nationaliste et la banalité universelle, espace du savoir et de la culture, continue-t-il à se restreindre dans l’ère de la globalisation et du fanatisme ? Cette actualité inattendue d’Auerbach, d’habitude perçu comme un sage professeur de littérature, est sans doute ce qui a mené Carlo Ginzburg à lui consacrer une étude récente, à partir d’une phrase où Auerbach critique Voltaire.

Mais si l’on découvre aujourd’hui la présence de grands enjeux politiques sous l’apparente neutralité du philologue, c’est qu’on n’a pas toujours bien lu sa prose. En France notamment, où Mimesis a été traduit plus de vingt ans après sa publication, l’image du critique est restée un peu fade, et sa présence dans toutes les bibliographies a dissimulé un intérêt assez tiède pour ses idées. Sa vision est pourtant claire et liée à quelques idées principales sur l’évolution de la littérature occidentale : l’idée de « séparation des styles », ce phénomène de partage de la matière littéraire entre genres et styles hauts et bas, et l’idée d’« interprétation figurale », par laquelle le christianisme a lu l’Ancien Testament comme une préfiguration du Nouveau.

Mêlant l’étude stylistique à l’histoire des idées, Auerbach cherche à saisir les identités culturelles dans leurs évolutions historiques. Il ne renvoie pas tout phénomène à l’origine, mais il ne le rabat pas non plus sur une théorie anhistorique. A ces deux idées principales s’en ajoutent beaucoup d’autres, et son apport à la théorie de la représentation littéraire est si grand qu’on n’en en a pas encore tiré toutes les conséquences. La seule lecture de Mimésis produit le sentiment de l’inépuisable : dans un colloque à Pise, récemment, Francesco Orlando a énuméré vingt et une définitions différentes du réalisme qui s’y trouvent. La conception du réalisme comme pure et simple adéquation des représentations aux réalités reçoit dans Mimésis un démenti fatal, puisqu’il existe aussi bien le réalisme d’Homère que celui de la Bible, le réalisme de Dante et celui de Stendhal.

Mais Auerbach n’évacue jamais le rapport des formes à la réalité dont les cultures font, chacune à sa manière, l’expérience, et ne pousse pas la critique dans les impasses de l’autoréférentialité.

L’histoire, pour lui, c’est le relativisme, l’effort de compréhension de ce qui est propre à chaque civilisation et à chaque époque. Il se place sous l’invocation des Vico et des Herder, mais il sait aussi que la philosophie de l’histoire a échoué dans la tentative de connaître les lois fondamentales du devenir historique.

Dans son dernier ouvrage, Langage littéraire et public dans l’Antiquité latine tardive et au moyen âge (traduit sous le titre Le Haut langage, chez Belin en 2004), il nie fermement la possibilité de formuler ces lois éternelles, et s’il juge toujours le matérialisme dialectique une « tentative géniale », il reconnaît que notre condition moderne est de ne plus pouvoir nous occuper du Tout, mais de nous consacrer à l’étude partielle de phénomènes ponctuels, à partir de ce qu’il appelle des « points d’attaque » soigneusement choisis. Des mots, des concepts, des distinctions stylistiques, à travers lesquels toute une perspective nouvelle s’ouvre sur une époque. Comme l’expression « la cour et la ville » dans la France du XVIIe siècle, à laquelle il a consacré une étude, exemplaire de sa méthode.

Après la guerre, Auerbach rejoint les Etats-Unis, malgré des propositions d’universités allemandes, dont Berlin-Est. Il obtiendra un poste de professeur d’abord à Princeton, puis à Yale, où il a enseigné jusqu’à sa mort. On trouve dans un de ces derniers textes, consacré à l’idée de littérature mondiale, une revendication de son statut d’exilé, qui semble s’ériger encore une fois comme une protestation contre la folie identitaire et contre l’effacement cosmopolite. Il cite Hugues de Saint-Victor : « Courageux est celui pour qui tout sol est une patrie. Mais parfait est celui pour qui le monde entier est un exil ».

Paolo Tortonese
professeur de littérature française à l’université Sorbonne Nouvelle


Mimésis : la représentation de la réalité dans la littérature occidentale, publié en 1946. Voyage extraordinaire à travers la littérature occidentale, allant de l’Odyssée d’Homère à la Promenade au phare (1927) de Virginia Woolf, l’auteur cite et commente un extrait symbolique des textes clés de la littérature — depuis la Divine Comédie de Dante au Rouge et le Noir de Stendhal, en passant par Gargantua de Rabelais et Don Quichotte de Cervantès, tout en confrontant et en remettant en perspective chacune des œuvres entre elles. Auerbach reconstitue ainsi les grandes étapes de la représentation de la réalité dans la littérature occidentale, en éclairant le lien réciproque existant entre les conditions — sociales, culturelles, idéologiques, etc. — de production des œuvres et le mode de traitement de la réalité par chacune d’elles. Il se dégage de ce fait de ses études une vision du monde propre à chaque œuvre encarta

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